Fake news : le vrai, le faux… ou le trouble du réel
Le terme s’est imposé partout : « fake news ». Comme si le mensonge était devenu un phénomène nouveau, né avec les réseaux sociaux et l’instantanéité de l’information. Pourtant, la question qu’il recouvre est ancienne : qu’est-ce que le vrai, et que devient-il lorsque le faux en prend les apparences ? Derrière ce mot venu d’ailleurs se joue peut-être moins une crise de l’information qu’un trouble plus profond : celui de notre rapport commun au réel.
Un mot anglais pour une réalité bien connue
Pourquoi parler de fake news plutôt que de « fausses informations » ?
Ce choix n’est pas anodin. Employer un mot anglais, c’est déjà introduire une distance, comme si le phénomène nous était extérieur, comme s’il appartenait à un ailleurs — celui des grandes puissances médiatiques ou des plateformes numériques. Mais ce déplacement a aussi un effet plus subtil : il donne au problème une apparence technique, presque neutre, là où il touche en réalité à quelque chose de fondamental.
Nommer, c’est déjà orienter. Et parfois, c’est déjà transformer ou influencer.
Qui décide de ce qui est vrai ?
Derrière la dénonciation des fake news se cache une question plus profonde : qui décide du vrai et du faux ?
Les médias ? Les scientifiques ? Le pouvoir politique ? Les plateformes numériques ? Les experts de plateau ?
Chacun revendique une légitimité. Mais aucune n’est absolue. La science elle-même évolue, se corrige, progresse par remise en question. Le politique compose avec des intérêts, des contraintes, parfois des silences. Les médias sélectionnent, hiérarchisent, interprètent.
Dire qu’une information est fausse, ce n’est pas seulement constater une erreur. C’est aussi affirmer une autorité.
Et toute autorité, tôt ou tard, est contestée.
Peut-on tout dire en politique ?
La démocratie repose sur la parole. Mais toute parole est-elle possible ?
Il existe des secrets d’État. Des informations que l’on ne peut divulguer sans fragiliser une nation ou compromettre des négociations. Le silence peut être nécessaire.
Mais entre le silence et le mensonge, la frontière est fragile.
Le mensonge le plus efficace n’est pas toujours celui qui invente. C’est celui qui omet. Celui qui dit presque tout, mais laisse de côté ce qui changerait la compréhension.
Ainsi, la vérité politique n’est jamais pure. Elle est construite, orientée, parfois retenue.
Le complotiste : toujours faux… ou parfois en avance ?
Face à ces zones d’ombre, le doute s’installe. Et avec lui, la tentation du soupçon.
Le complotiste part souvent d’une intuition simple : on ne nous dit pas tout. Et, sur ce point, il n’a pas toujours tort.
L’histoire nous le rappelle. Copernic, Galilée ont été rejetés par leur époque. Ils avaient raison contre tous. Et Platon lui-même le suggérait : une unanimité ne fait pas une vérité.
Mais là où le raisonnement bascule, c’est lorsque le doute devient certitude.
Car si l’unanimité ne garantit pas le vrai, l’isolement ne garantit pas davantage la vérité.
Quand le faux ne remplace plus le vrai, mais le dissout
Les fake news ne sont pas seulement des mensonges grossiers. Elles sont souvent plus subtiles.
Elles empruntent les codes du vrai. Elles en reprennent le ton, la forme, l’apparence. Elles ne s’opposent pas frontalement à la vérité : elles la brouillent.
On retrouve ici le paradoxe du menteur qui affirme « je mens ». Si ce qu’il dit est vrai, alors il ment — donc sa phrase est fausse. Mais si sa phrase est fausse, alors cela signifie qu’il ne ment pas — et donc qu’il dit la vérité.
Le langage se montre parfois incapable de trancher entre le vrai et le faux.
Le danger n’est plus seulement de croire au faux. C’est de ne plus savoir ce qui mérite d’être cru.
L’ère de l’indiscernable
Avec l’intelligence artificielle, cette situation atteint un niveau inédit.
Images, voix, discours : tout peut être fabriqué avec une précision troublante. Le faux devient crédible, parfois indétectable.
Dès lors, la question change de nature. Ce n’est plus seulement « est-ce vrai ? » mais « comment savoir que cela l’est ? »
Le risque n’est pas seulement l’erreur. C’est la perte de confiance dans le réel lui-même.
Conclusion : entre bon sens et sens commun
Face à cette confusion, deux dérives menacent : croire tout… ou ne plus rien croire.
Aucune ne permet de vivre ensemble.
Peut-être faut-il revenir à deux repères simples et pourtant exigeants : le bon sens et le sens commun.
Le bon sens, d’abord, comme capacité individuelle à juger, à ne pas se laisser emporter par l’émotion ou la première impression. Non pas une évidence naïve, mais une vigilance.
Le sens commun ensuite, au sens où l’entendait Hannah Arendt : cette faculté de partager un même monde, de confronter nos points de vue, de reconnaître ensemble ce qui fait réalité.
Car une démocratie peut survivre à des erreurs, à des mensonges même.
Mais elle ne survit pas longtemps à la disparition du réel commun.
Et peut-être est-ce là, aujourd’hui, le véritable enjeu : non pas de faire triompher le vrai une fois pour toutes, mais de préserver les conditions qui permettent encore de le reconnaître ensemble.
Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.
Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.
Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe.
Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie.
Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil.
Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.
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