Prologue
Au début du mois d’avril 1926, Camillo s’apprêtait à donner un cours lorsqu’un de ses collègues l’avertit que le proviseur demandait à le voir.
— J’irai après la classe, rétorqua-t-il.
— Il a demandé à ce que tu passes dès ton arrivée, précisa le collègue d’un ton peu amène.
Camillo avait un peu de temps devant lui. Il arrivait toujours en avance dans les locaux pour préparer sa classe. Il monta à l’étage et frappa à la porte du proviseur.
— Entrez, fit une voix impérieuse.
Le proviseur, un homme à l’aspect rondouillard accentué par une calvitie, le laissa debout sans le prier de s’asseoir.
— Berneri ! s’exclama-t-il sans préambule. Vous n’êtes pas ici pour faire du prosélytisme anarchiste, mais pour professer l’histoire et la philosophie !
— Il me semble que Kant, Mill, Aristote ou Platon n’appartenaient pas au mouvement anarchiste, ironisa Camillo.
— Vous comprenez très bien ce que je veux dire. Plusieurs élèves se sont plaints de propos subversifs durant vos cours, notamment à propos de la liberté et du bonheur. J’ai du reste ici les notes d’un élève qui… qui… attendez que je les retrouve, oui, voilà, qui relate vos propos : « Les hommes mis en place par le peuple se retournent le plus souvent contre ce peuple qui les a mis à la tête du pouvoir et s’exonèrent eux-mêmes des lois qu’ils votent contre ce même peuple. »
— En effet, je reconnais avoir dit cela. Ce sont là les phrases de John Stuart Mill dans son ouvrage De la liberté. Même si ce ne sont pas les mots exacts, l’esprit y est.
— Je vous prie, non, je vous ordonne de cesser ce genre de propos propres à semer le doute dans les esprits quant à notre Duce, car c’est bien évidemment lui que vous visez à travers vos cours. Je ne veux pas que la jeunesse soit corrompue par des idées antifascistes dans mon établissement.
— En fait, je vise surtout la notion de bonheur, l’eudémonisme, la «vie bonne» en quelque sorte où la vertu…
— Ça suffit ! Je vous le dis solennellement une dernière fois. Maintenant, si vous ne voulez pas comprendre… Disparaissez !
Le proviseur lui fit un geste de la main comme s’il chassait un insecte.
Le lendemain, les cours de Camillo étaient terminés depuis une heure et il s’était retiré dans le bureau mis à la disposition des professeurs pour y écrire un article sur la morale et la religion. Chez lui, ses filles l’interrompaient à tout bout de champ et il ne pouvait pas suffisamment se concentrer pour avancer dans la rédaction de ses textes.
Il regarda par la fenêtre. Les feuilles des arbres jouaient avec l’air sur un fond de ciel bleu. Les petits pétales d’une fleur accrochaient les rayons d’un soleil déclinant, dernière caresse de l’astre avant la fraîcheur de la nuit. La nature elle-même est un joyau, pensa-t-il. Il eut envie de sortir, de marcher et de se laisser bercer par son murmure.
Il rassembla ses papiers et les rangea dans la sacoche en cuir que son épouse lui avait offerte pour célébrer sa titularisation. Un sentiment de reconnaissance amoureuse l’envahit. Combien de femmes auraient refusé une telle vie ! Voir les chemises noires débarquer chez elle, tout détruire, faire peur à leurs filles, être montrée du doigt partout où elle passait, ne pas savoir de quoi le lendemain serait fait et ne jamais se plaindre ! Elle faisait mieux que le soutenir dans l’adversité. En se mariant avec lui, elle avait aussi épousé ses idées et son mode de vie. Il avait à présent envie de rentrer chez lui et de lui dire combien il l’aimait.
Il sortit du lycée et remarqua deux hommes qui discutaient à quelques pas de là. Il passa devant eux et les salua d’un hochement de tête. Les deux hommes répondirent avec un faux sourire et lui emboîtèrent le pas, quelques mètres derrière lui.
Camillo s’en aperçut et accéléra la marche. Il tenta de traverser la rue comme si cette dernière pouvait constituer un obstacle quand une main pesa sur son épaule. Il ressentit un choc sur la tête, son chapeau vola dans les airs et il se retrouva au sol. Il vit les pieds d’un de ses agresseurs s’approcher de lui et perçut un choc violent dans le ventre qui lui coupa la respiration. La douleur le plia en deux et le rendit incapable aussi bien de crier que de bouger. Un autre coup de pied dans la poitrine le projeta sur le dos. L’autre homme s’approcha et lui décocha un violent coup de poing sur le visage. Sa tête résonna comme une énorme cloche. Il ressentit alors une violente douleur sur les cuisses et ouvrit les yeux pour voir l’un de ses agresseurs, une matraque à la main, s’approcher de lui et la lui mettre brutalement sous le menton pour l’obliger à le regarder.
— Dernier avertissement, fit une voix. Pense à ta famille ! lui conseilla-t-il avant de lui décocher un ultime coup de pied dans le ventre.
Un article très intéressant. C est important de bien rappeler l importance du mot dans son sens ethymologique. L utilisation du mot faschiste à tout va sert le fascisme qui ne demande qu à ètre banalisé. On en vient à une minute de silence à l assemblée sans réflechir. Dans l émotion ou pour servir une politique?
Merci pour votre retour ! Toujours un plaisir de vous lire.