La démocratie athénienne : le pouvoir du peuple… sous conditions
On présente souvent Athènes comme le berceau de la démocratie, comme si, d’un coup, le peuple s’était mis à gouverner. Mais derrière cette image simple se cache une réalité plus nuancée : une organisation politique remarquable, certes, mais réservée à une minorité et soutenue par ceux qui n’y participent pas. Comprendre Athènes, c’est déjà interroger notre propre démocratie.
Une démocratie directe, mais limitée
À Athènes, au Ve siècle avant notre ère, le citoyen ne délègue pas : il agit.
Réunis dans l’Ecclésia, les citoyens votent les lois, décident de la guerre, jugent les magistrats. La parole y est libre, le débat souvent vif. Chacun peut s’y lever et proposer.
Mais encore faut-il être citoyen.
Ne le sont que les hommes libres, nés de parents athéniens. Les femmes, les esclaves, les étrangers — les métèques — en sont exclus. Ces derniers vivent pourtant au cœur de la cité, travaillent, commercent, et paient un impôt spécifique, le métoikion, sans jamais accéder à la moindre responsabilité politique.
La démocratie commence donc par une frontière.
Une architecture politique rigoureuse
Ce pouvoir du peuple ne fonctionne pas sans organisation. Derrière l’apparente spontanéité des débats se déploie une mécanique précise.
La Boulè, composée de 500 citoyens tirés au sort chaque année, prépare les lois et fixe l’ordre du jour de l’Ecclésia. Sans elle, pas de débat possible : elle filtre, structure, rend gouvernable ce qui serait autrement une foule.
Parmi ses membres, les prytanes assurent la gestion quotidienne de la cité. Ils incarnent une forme de permanence du pouvoir, par rotation rapide, afin d’éviter toute appropriation durable.
Les archontes, héritiers de l’ancien régime aristocratique, conservent des fonctions religieuses et judiciaires. Leur pouvoir s’est amoindri, mais leur présence rappelle que la démocratie ne naît pas de rien : elle transforme plus qu’elle ne détruit.
À côté de ces fonctions tirées au sort, les stratèges sont élus. Ils commandent l’armée et incarnent la compétence là où le hasard ne suffit pas. Périclès lui-même doit son influence à cette fonction.
Enfin, il existe un mécanisme de protection radical : l’ostracisme. Chaque année, les citoyens peuvent décider d’exiler l’un des leurs pour dix ans s’ils le jugent dangereux pour la cité. Sans procès, sans crime établi. La démocratie se protège en écartant.
Participer… ou rendre possible la participation
La participation politique exige du temps. Or, tous ne peuvent se permettre de délaisser leur travail.
Pour y remédier, Athènes instaure le misthos, une indemnité versée aux citoyens pour siéger dans les institutions ou rendre la justice. Ainsi, même les plus modestes peuvent participer.
Mais pendant que certains sont payés pour gouverner, d’autres paient pour rester.
Les métèques, exclus du système politique, doivent s’acquitter du métoikion. Ils produisent, échangent, enrichissent la cité. Ils la font vivre — sans jamais la diriger.
La démocratie repose ici sur un paradoxe silencieux.
Et aujourd’hui ? Une démocratie encadrée
Nous pensons avoir dépassé ces limites. Le suffrage est universel, chacun peut voter.
Mais la participation réelle reste encadrée.
Pour se présenter à l’élection présidentielle en France, il faut obtenir 500 signatures d’élus. Autrement dit, pour accéder au jugement du peuple, il faut d’abord franchir un filtre institutionnel.
Comme la Boulè préparait les décisions avant leur présentation à l’Ecclésia, nos institutions organisent ce qui peut être soumis au vote.
La différence est essentielle, mais la logique persiste : le peuple ne décide pas de tout ce qui pourrait être décidé.
Conclusion : une démocratie toujours en tension
Athènes nous enseigne moins ce qu’est la démocratie que ce qu’elle implique.
Elle montre que gouverner par le peuple suppose toujours de définir ce peuple. D’en tracer les contours. D’en exclure certains, explicitement ou non.
Nous avons élargi ces contours. Mais nous continuons à organiser, filtrer, sélectionner.
La démocratie n’est pas un état stable. Elle est un équilibre fragile entre ouverture et contrôle, entre égalité proclamée et participation réelle.
Au fond, la question n’a pas changé depuis Athènes : ce n’est pas seulement « qui vote ? », mais « qui peut réellement prendre part au pouvoir ? ».
Et peut-être est-ce là, encore aujourd’hui, que tout se joue.
Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.
Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.
Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe.
Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie.
Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil.
Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.
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