Je réponds aux questions des lecteurs de La Voce sous mon pseudonyme de journaliste (Franco Berneri-Croce)
La Voce
mars-avril-mai 2026
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Pourquoi le monde devient plus flou
Homme ou femme, vrai ou faux, science ou croyance, victime ou coupable, bien ou mal : il fut un temps où ces oppositions semblaient aller de soi. Elles dessinaient des lignes nettes, rassurantes, autour desquelles s’organisaient le droit, la science, la morale et même la vie quotidienne. Aujourd’hui, ces lignes se brouillent. Le monde paraît plus flou. Les frontières disparaissent. Non pas parce que nous ne saurions plus penser, mais parce que comme l’écrivaient dans l’esprit Marx et Engels : les idées dominantes sont les idées des dominants.
Quand les évidences cessent d’être évidentes
Il n’y a pas si longtemps, certaines distinctions semblaient naturelles. Elles n’avaient pas besoin d’être justifiées. On naissait homme ou femme et non cis genre ou binaire. Une information était vraie ou fausse. La victime d’un côté, le coupable de l’autre. Ces oppositions structuraient notre rapport au réel et donnaient l’impression d’un monde lisible.
Or, cette lisibilité s’effrite. Non pas brutalement, mais lentement, presque insensiblement. Ce qui paraissait évident devient discutable. Ce qui semblait naturel apparaît comme le produit d’une histoire, d’un contexte, d’un regard particulier. Les frontières ne s’effondrent pas : elles s’effacent.
Homme / femme : la réalité déborde les cases
La distinction entre homme et femme reste bien sûr centrale. Une personne de ma connaissance s’est retrouvée dans un salon de coiffure face à un individu avec un prénom masculin, monté sur talon haut, portant une jupe courte et un maquillage outrancier, bref une caricature de ce que pourrait être la féminité.
Il se définissait comme une femme. Ce que l’on pensait relever de la nature apparaît désormais aux yeux de certains comme le fruit de normes sociales, de rôles transmis, d’attentes collectives. Une approche largement portée par une partie des sciences humaines contemporaines, héritières du courant postmoderne, qui considère certaines catégories non comme des données naturelles immuables, mais comme des constructions sociales et historiques.
Vrai / faux : un monde saturé de récits
La frontière entre le vrai et le faux, elle aussi, semblait autrefois solidement établie. La science produisait des faits, les institutions validaient, les médias transmettaient. Aujourd’hui, cette chaîne de confiance est fragilisée.
Les informations circulent vite, les récits se multiplient, les interprétations s’affrontent. Le vrai n’a pas disparu, mais il est constamment mis en débat. Il doit être défendu, expliqué, parfois reconstruit. Une évolution directement héritée de la critique postmoderne des grands récits, qui ne nie pas l’existence des faits, mais conteste leur prétention à s’imposer sans médiation ni interprétation.
Il faut désormais des filtres. Notre époque préfère souvent les points de vue aux certitudes, les expériences vécues aux énoncés abstraits. Un gain en pluralité, mais aussi une source de désorientation.
Nature / culture : un monde sans dehors
Avec l’Anthropocène, une autre frontière majeure s’estompe : celle qui séparait l’humanité de la nature. Longtemps, l’humain s’est pensé comme extérieur au monde naturel, capable de l’observer, de l’exploiter ou de le protéger. Aujourd’hui, cette distance n’existe plus vraiment.
« Se rendre comme maître et possesseur de la nature », écrivait Desartes. Désormais, le « comme » cartésien a disparu. Nos actions modifient le climat, les paysages, les écosystèmes. La nature n’est plus un décor : elle est un espace transformé par nos choix. Cette prise de conscience bouleverse nos repères moraux et politiques. Quand il n’y a plus de “dehors”, quand tout est lié à soi comment penser la responsabilité, le progrès, la justice, le bien ?
Du calcul à l’attention
Le flou contemporain marque peut-être une transition vers une société où certaines frontières fondamentales — entre la vie et la mort, entre l’humain et la technique — deviennent à leur tour incertaines. Le choix de l’heure et du lieu de sa mort, le développement du transhumanisme et du post-humanisme interrogent déjà la notion même d’“Homme”.
L’être humain saura-t-il conserver un sens commun des valeurs dans un monde où les frontières s’effacent plus vite que les repères ne se reconstruisent ? La question mérite, plus que jamais, d’être posée.

