Aristote et le 1er mai

Le travail, la politique et le bonheur : entretien presque sérieux avec Aristote

Le travail est partout dans nos débats. Faut-il travailler plus ? Moins ? Autrement ? Le 1er mai, en particulier, cristallise une situation étrange : certains voudraient travailler pour gagner davantage, tandis que l’État encadre, interdit, assouplit, corrige. Entre protection et contrainte, le flou s’installe. Et si, pour y voir plus clair, on posait la question à Aristote ?


« Vous avez réduit la politique à de la gestion »

— Bonjour Aristote. Une première question simple : pourquoi dites-vous que la politique est le « bien souverain » ?
— Parce qu’elle ne devrait pas se contenter de gérer. La politique, telle que je la concevais, devait orienter la cité vers la vie bonne. Vous diriez aujourd’hui : vers le bonheur.

— Le mot fait sourire.
— C’est surtout qu’il gêne. Lorsqu’une société ne sait plus très bien ce qu’est une vie bonne, elle préfère parler de procédures.


« Le travail est devenu très sérieux… peut-être trop »

— Parlons du travail. Il est au cœur de presque tous les débats.
— Oui, et vous en parlez avec un sérieux presque religieux. Comme si l’homme devait en permanence justifier qu’il travaille, combien il travaille, et à quel prix.

— Vous trouvez cela excessif ?
— Disons que vous avez peut-être oublié que le travail est un moyen. Il permet de vivre. Il n’est pas la finalité de l’existence.

— Pourtant, certains veulent travailler davantage.
— Cela peut être légitime. Mais encore faut-il savoir pourquoi. Travailler plus n’a de sens que si l’on sait en vue de quoi l’on travaille. Sinon, on finit par travailler… pour maintenir l’idée qu’il faut travailler.


« Une cité juste protège… mais ne confond pas tout »

— Aujourd’hui, le travail est fortement encadré : protections sociales, droits, repos obligatoires…
— Et cela est en partie juste. Une cité digne protège les plus faibles, limite les abus. Vos acquis sociaux ont une valeur réelle.

— Vous les défendez donc ?
— Je les comprends. Mais je me méfie des protections qui deviennent des automatismes. Une règle est juste si elle sert la vie humaine. Si elle devient rigide, elle peut finir par produire l’effet inverse.


Le 1er mai : protéger… ou empêcher ?

— Prenons un cas concret : le 1er mai. Certains veulent travailler ce jour-là pour gagner plus. L’État dit non, ou plutôt : non sauf exceptions, mais avec conditions.
— Voilà une situation intéressante. Vous avez d’un côté une volonté de protéger un symbole commun — le repos, la mémoire sociale. Et de l’autre, des individus qui disent : « laissez-moi travailler ».

— Qui a raison ?
— Vous cherchez une réponse simple à une question qui ne l’est pas. Une cité doit protéger des temps communs. Mais elle doit aussi entendre les situations concrètes.

— Donc la règle pose problème ?
— Disons qu’elle révèle une tension. Protéger et empêcher ne sont pas la même chose. Lorsqu’une règle empêche sans discernement, elle mérite d’être interrogée.


« Toute protection limite… la question est de savoir pourquoi »

— Certains disent que des acquis sociaux empêchent aujourd’hui de travailler ceux qui le souhaitent.
— Cela peut arriver, oui. Et ce n’est pas un scandale de le dire.

— Pourtant le sujet est sensible.
— Parce que l’on confond souvent critique et remise en cause totale. Toute protection limite. C’est normal. Mais une limite n’est juste que si elle reste ordonnée à une fin.

— Laquelle ?
— Toujours la même : permettre aux hommes de mieux vivre. Si une règle protège réellement, elle est juste. Si elle empêche sans nécessité, elle doit être repensée.


« Vous débattez des moyens, mais plus des fins »

— Au fond, quel est le problème aujourd’hui ?
— Vous discutez sans cesse des moyens : travailler plus, moins, mieux, autrement. Mais vous parlez très peu de la finalité.

— C’est-à-dire ?
— En vue de quoi travaillez-vous ? En vue de quoi la politique organise-t-elle le travail ? Sans réponse à cette question, vos débats tournent en rond.

— Vous pensez que nous avons perdu cette réponse ?
— Disons que vous l’évitez. Par prudence, peut-être. Ou par embarras.


Conclusion : éviter l’absurde

— Alors, faut-il autoriser à travailler le 1er mai ?
— Je vois que vous insistez.

— C’est une obsession moderne.
— Je vous répondrai simplement : une politique juste ne devrait ni idolâtrer le travail, ni l’entraver par habitude. Elle devrait chercher ce qui permet réellement de vivre mieux.

— Et cela suppose ?
— De savoir à nouveau ce qu’est une vie bonne.

— Rien que ça.
— Oui. Sinon, vous continuerez à produire des règles de plus en plus précises pour compenser une question de plus en plus floue.

— Un dernier mot ?
— Oui. Lorsqu’une société ne sait plus pourquoi elle organise le travail, elle finit par produire une chose très étrange : de l’absurde bien réglementé.

*

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L'étau de la liberté de Franck Senninger

Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.

Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.

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L'auteur : Franck Senninger

Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe. Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie. Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil. Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.

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