Ordo ab chao : faut-il le chaos pour abattre le Système ?

Pourquoi un système ne peut-il être simplement remplacé ? — Entretien imaginaire avec Machiavel

Les émeutes sont souvent décrites comme des explosions de colère sans projet politique. Pourtant, leur absence de programme ne signifie pas nécessairement qu’elles soient dépourvues de logique. Un système ne se réduit pas au gouvernement : il est constitué d’institutions interdépendantes qui se protègent et se réparent mutuellement. Puisqu’il paraît presque impossible de remplacer cet ensemble pièce par pièce, le chaos ne devient-il pas le seul moyen d’interrompre son fonctionnement ? Ordo ab chao : du chaos peut surgir un nouvel ordre.

« Le système se trouve entre les institutions »

— Bonjour, monsieur Machiavel. Pouvez-vous vous présenter ?

— Je suis Nicolas Machiavel, né à Florence en 1469. Diplomate et secrétaire de la République florentine, j’ai écrit Le Prince et les Discours sur la première décade de Tite-Live. J’ai cherché à comprendre comment les ordres politiques naissent, se maintiennent et disparaissent.

— Qu’est-ce qu’un système politique ?

— Ce n’est pas simplement l’addition de plusieurs institutions. Le système réside dans les relations qu’elles entretiennent.

— Pouvez-vous préciser ?

— Le Parlement vote la loi, l’administration l’applique, les tribunaux l’interprètent, la police la fait respecter et l’impôt finance l’ensemble. L’école transmet des règles communes, les médias donnent une représentation de la réalité, les partis sélectionnent ceux qui gouverneront. Chaque institution dépend des autres tout en contribuant à leur maintien.

— Personne ne dirige donc véritablement le Système ?

— Pas nécessairement. Il peut fonctionner sans chef unique et même sans projet concerté. Sa cohérence naît de l’interdépendance de ses parties.

Un système sait se réparer

— Pourquoi est-il si difficile de remplacer un système par un autre ?

— Parce que modifier une institution ne suffit pas. Si une loi change, l’administration peut en ralentir l’application, les tribunaux en limiter la portée, les contraintes budgétaires la rendre inopérante ou les gouvernements suivants l’abandonner.

— Le système résiste donc aux réformes ?

— Il les absorbe. Lorsqu’une institution s’affaiblit, les autres compensent. Un gouvernement tombe, mais l’administration demeure. Une majorité change, mais les engagements financiers subsistent. Une réforme est votée, mais ceux qui doivent l’appliquer ont été formés par l’ordre précédent.

— Il serait donc impossible de changer le système de l’intérieur ?

— Vous lui demandez alors d’organiser lui-même sa disparition. Or un système accepte volontiers d’être corrigé ; il consent rarement à être remplacé.

Le chaos rompt les liens

— Voilà pourquoi certains choisissent l’émeute ou la révolution ?

— La réforme s’attaque à un élément. Le chaos atteint les relations entre les éléments. L’autorité ne parvient plus à transmettre ses décisions, les services cessent de fonctionner, les règles ne sont plus appliquées et l’obéissance devient incertaine.

— Le chaos ne détruit donc pas seulement des bâtiments ?

— Non. Un bâtiment peut être reconstruit. Ce qui est atteint, c’est la continuité par laquelle chaque institution soutient les autres. Lorsque les liens se rompent, le système cesse momentanément d’être un ensemble et redevient une juxtaposition d’organes incapables de se coordonner.

— Est-ce l’intention des émeutiers ?

— Pas nécessairement celle de chacun. Certains expriment leur colère, d’autres recherchent l’affrontement ou profitent du désordre. Mais une action collective peut posséder une logique qu’aucun de ses participants n’a entièrement formulée.

— Quelle serait cette logique ?

— Ne plus demander quelque chose au système, mais lui montrer qu’il ne contrôle plus la situation. L’émeute ne cherche pas toujours à obtenir une autre décision. Elle suspend la capacité même de décider.

Le chaos est-il la seule réponse possible ?

— N’existe-t-il vraiment aucun autre moyen ?

— On peut améliorer une institution, déplacer un équilibre ou obtenir une réforme. Mais si l’objectif est de remplacer le système lui-même, toute procédure ordinaire ramène celui qui l’emprunte à l’ordre qu’il veut abolir.

— Le chaos serait donc la seule véritable rupture ?

— Il est la seule qui ne demande pas l’autorisation du système. Il ne discute pas avec ses règles : il les rend provisoirement inapplicables.

— Mais pourquoi provoquer le chaos sans connaître l’ordre qui suivra ?

— Parce qu’il est beaucoup plus facile de s’accorder sur ce que l’on refuse que sur ce que l’on désire. La destruction réunit momentanément des hommes dont les projets futurs peuvent être contradictoires.

— C’est le sens d’Ordo ab chao ?

— L’ordre ne naît pas automatiquement du chaos. Mais tant que l’ancien ordre fonctionne, il occupe tout l’espace et présente sa propre existence comme une nécessité. Le chaos détruit cette évidence.

— Que cherche alors celui qui s’attaque au Système ?

Machiavel sourit.

— Il ne cherche pas encore à gouverner demain. Il veut d’abord empêcher aujourd’hui de se poursuivre.

Pour aller plus loin

Cette réflexion sur les systèmes politiques, leur effondrement et les désordres dont peut naître un nouvel ordre traverse également mon roman historique L’Étau de la liberté. À travers le destin de Camillo Berneri, il explore la naissance du fascisme, la révolution russe et la guerre d’Espagne, lorsque les anciens équilibres se brisent et que de nouveaux pouvoirs cherchent à s’imposer.

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Article précédent : L'Europe doit-elle devenir une fédération ?

L'étau de la liberté de Franck Senninger

Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.

Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.

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L'auteur : Franck Senninger

Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe. Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie. Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil. Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.

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