« Vous avez dit insurrection ? » : conversation inquiète avec Karl Popper
À chaque élection importante revient la même tentation : si le camp adverse gagne, alors la démocratie aurait failli. Certains vont plus loin encore et évoquent l’idée d’« insurrection » en cas de victoire du mauvais candidat. Mais que devient une société lorsque ses acteurs politiques ne reconnaissent plus la légitimité de l’alternance ? Pour éclairer cette question, imaginons un instant interroger Karl Popper, philosophe de la société ouverte et penseur du paradoxe de la tolérance.
« Une société libre accepte la critique… mais pas sa destruction »
— Bonjour Karl Popper, pouvez-vous vous présenter ?
— Je suis né en 1902 et mort en 1994. Je suis philosophe, ce qui signifie, dans votre époque, que l’on me cite souvent sans me lire vraiment.
— Vous êtes notamment connu pour La Société ouverte et ses ennemis. Pouvez-vous résumer la thèse de votre ouvrage ?
— J’y défends une idée assez simple : une société libre repose sur la possibilité de critiquer le pouvoir sans violence. Une société ouverte accepte le débat, l’erreur, l’alternance, la remise en question. Elle préfère les réformes progressives aux grands bouleversements prétendant sauver l’humanité.
— Et ses ennemis ?
— Ce sont tous ceux qui prétendent posséder la vérité historique absolue. Ceux qui pensent connaître le sens de l’Histoire et qui, au nom de cette certitude, justifient l’écrasement du pluralisme.
« Le vrai démocrate accepte la possibilité de perdre »
— Que pensez-vous d’un responsable politique qui évoque une insurrection si son camp perd les élections ?
— Je penserais d’abord qu’il entretient une étrange relation avec la démocratie.
— Pourquoi ?
— Parce que la démocratie ne consiste pas à gagner. Elle consiste à accepter des règles communes, y compris lorsque le résultat nous déplaît.
— Pourtant, certains considèrent que la victoire de l’adversaire représente un danger majeur.
— C’est possible. Une démocratie n’oblige pas à trouver son adversaire sympathique. Mais elle exige d’accepter qu’il puisse gouverner s’il a obtenu légalement le soutien des électeurs.
— Donc parler d’insurrection serait antidémocratique ?
— Tout dépend de ce que l’on entend par là. Une résistance peut devenir légitime face à une véritable tyrannie. Mais appeler à l’insurrection simplement parce qu’une élection ne produit pas le résultat espéré révèle souvent une difficulté plus profonde : l’incapacité à distinguer l’opposition politique de l’ennemi absolu.
« Le danger commence lorsque l’adversaire cesse d’être légitime »
— Vous voulez dire que nos démocraties radicalisent la figure de l’adversaire ?
— Oui. Et cela m’inquiéterait beaucoup.
— Pourquoi ?
— Parce qu’une société ouverte suppose un minimum de confiance dans les règles communes. Si chaque alternance est vécue comme une catastrophe existentielle, alors la politique devient une guerre civile ralentie.
— C’est une formule sévère…
— Regardez pourtant vos débats. Chacun prétend désormais sauver la démocratie… contre l’autre moitié du pays.
— Vous pensez que le mot « fasciste » est parfois utilisé trop facilement ?
— Votre époque adore les absolus moraux. Lorsqu’on transforme systématiquement l’adversaire en incarnation du mal, on rend impossible toute coexistence politique normale.
Le paradoxe de la tolérance
— Vous avez écrit une note célèbre sur le paradoxe de la tolérance. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
— La formule est souvent citée, rarement lue entièrement. J’y explique qu’une société infiniment tolérante risque de voir la tolérance détruite par les intolérants eux-mêmes.
— Donc il faudrait être intolérant envers les intolérants ?
— La phrase est plus subtile que le slogan qu’elle est devenue. Je ne dis pas qu’il faut interdire toute opinion choquante ou radicale. Je dis qu’une société libre a le droit de se défendre lorsqu’un mouvement refuse le débat rationnel et cherche à abolir la liberté des autres.
— Cela pourrait-il s’appliquer à un appel à l’insurrection ?
— Tout dépend encore une fois des circonstances. Une démocratie doit tolérer des discours très durs, parfois excessifs. Mais lorsqu’un responsable politique laisse entendre que seules ses propres victoires sont légitimes, il fragilise précisément le cadre qui rend possible la coexistence démocratique.
— Donc le problème n’est pas seulement le mot « insurrection » ?
— Non. Le problème est ce qu’il révèle : la tentation de considérer que les règles démocratiques ne valent que lorsqu’elles produisent le bon résultat.
« Une démocratie ne meurt pas toujours dans un coup d’État »
— Vous pensez que les démocraties modernes sont fragiles ?
— Toutes les sociétés libres le sont.
— Pourtant nos institutions semblent solides.
— Les institutions ne tiennent pas uniquement par des textes. Elles tiennent aussi par des habitudes mentales : accepter la contradiction, perdre une élection sans imaginer la fin du monde, reconnaître à son adversaire une légitimité minimale.
— Et lorsque cela disparaît ?
— Alors la démocratie ne s’effondre pas forcément d’un coup. Elle se fatigue. Elle se crispe. Elle devient incapable de distinguer le désaccord de la menace existentielle.
Conclusion : la démocratie comme modestie
— Finalement, qu’est-ce qu’une démocratie pour vous ?
— Un système profondément imparfait, mais qui possède une qualité essentielle : il permet de changer les gouvernants sans violence.
— Cela paraît presque banal.
— Et pourtant, l’Histoire montre combien cette banalité est rare.
— Un dernier mot ?
— Oui. Le vrai démocrate n’est pas celui qui prétend sauver définitivement le peuple. C’est celui qui accepte que d’autres puissent penser autrement… et parfois même gagner.
Relire Popper aujourd’hui, ce n’est pas chercher une leçon de morale politique. C’est peut-être retrouver une idée simple, mais devenue fragile : dans une démocratie, l’adversaire n’est pas forcément un ennemi, et perdre une élection ne signifie pas encore perdre la liberté.
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L'étau de la liberté de Franck Senninger
Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.
Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.
