Le fédéralisme est-il vraiment le sens de l’Histoire ? — Entretien imaginaire avec Tocqueville
Face aux États-Unis et à la Chine, l’Europe devrait-elle devenir une fédération pour retrouver sa puissance ? Certains présentent cette évolution comme inévitable : les États américains se seraient unis pour devenir plus forts, et les nations européennes devraient désormais suivre le même chemin. Mais faut-il nécessairement être gouvernés ensemble pour commercer et coopérer ? Et une Europe fédérale ne risquerait-elle pas de devenir une immense administration éloignée des peuples ? Nous avons posé la question à Alexis de Tocqueville.
« Le sens de l’Histoire n’est pas un argument »
— Bonjour, monsieur de Tocqueville. Pouvez-vous vous présenter ?
— Je suis Alexis de Tocqueville, magistrat, député et auteur de De la démocratie en Amérique. En 1831, je suis parti observer les institutions américaines. Je voulais comprendre comment une société démocratique pouvait préserver la liberté tout en développant l’égalité.
— On affirme aujourd’hui que la fédération représente l’avenir de l’Europe. Elle nous rendrait plus forts et irait dans le sens de l’Histoire, comme aux États-Unis.
— Méfiez-vous de ceux qui invoquent le sens de l’Histoire. Ils transforment souvent leur préférence politique en nécessité historique.
— Les États-Unis ne prouvent-ils pas qu’une fédération finit naturellement par s’imposer ?
— Non. Les anciennes colonies américaines avaient mené ensemble une guerre d’indépendance. Elles avaient un ennemi commun, des institutions proches et, pour une grande partie de leur population, une même langue. Leur première confédération s’étant révélée trop faible, elles adoptèrent une Constitution donnant davantage de pouvoir au gouvernement fédéral.
— L’Europe devrait donc les imiter.
— Une expérience historique peut instruire. Elle ne constitue jamais un modèle que l’on pourrait simplement reproduire.
Faut-il être unis pour commercer ?
— On me répond que la fédération est nécessaire parce que nos économies sont devenues interdépendantes.
— Le commerce n’exige pas que les peuples soient soumis au même gouvernement. Depuis des siècles, des nations échangent des marchandises sans renoncer à leur indépendance.
— Mais ensemble, les Européens peuvent davantage peser face aux grandes puissances.
— C’est vrai. Aucun État européen ne possède seul le poids des États-Unis ou de la Chine. Dans le commerce, la monnaie, l’énergie, le numérique ou la défense, l’union peut rendre une puissance qui serait autrement perdue.
— Il faut donc choisir entre l’indépendance et l’efficacité ?
— C’est le dilemme. Un État peut rester souverain en droit tout en devenant impuissant dans les faits. Mais il peut aussi gagner de la puissance collective au prix d’un éloignement croissant entre le citoyen et ceux qui décident.
Des peuples trop différents ?
— Les Européens parlent des langues différentes et possèdent des histoires, des cultures et des conceptions politiques parfois opposées. Peut-on faire une fédération sans former un peuple ?
— Une fédération n’exige pas que tous deviennent identiques. Elle suppose toutefois qu’ils acceptent certaines décisions communes, y compris lorsqu’elles leur sont défavorables.
— Une monnaie et une dette communes ne suffiraient donc pas ?
— On peut partager une monnaie sans partager les mêmes intérêts. On peut rembourser une dette commune sans éprouver le sentiment d’un destin commun. Une fédération ne naît pas seulement de mécanismes financiers. Elle repose sur un consentement politique.
Bruxelles pourrait-elle devenir une nouvelle Moscou ?
— Certains redoutent qu’une Europe fédérale ressemble un jour à l’URSS : non plus une bureaucratie communiste, mais une bureaucratie néolibérale, avec Bruxelles et ses commissaires imposant leurs décisions aux peuples.
— La comparaison est historiquement excessive. L’Union soviétique était une dictature à parti unique qui maintenait les peuples sous la contrainte. L’Union européenne repose sur des traités conclus par des démocraties, sur des élections pluralistes et sur la possibilité de la quitter.
— La comparaison n’aurait donc aucun sens ?
— Elle désigne maladroitement un véritable danger : celui d’un pouvoir administratif lointain, persuadé de savoir mieux que les peuples ce qui est bon pour eux. Peu importe alors que cette administration parle au nom du communisme, du marché ou de l’expertise. Le problème commence lorsque la décision n’est plus comprise, discutée ni véritablement contrôlée.
— Vous seriez donc souverainiste ?
— Je distinguerais deux centralisations. Il faut parfois concentrer le pouvoir pour défendre les intérêts communs. Mais lorsque le centre prétend également administrer chaque détail, il affaiblit l’initiative locale et habitue les citoyens à l’obéissance.
Être forts, mais pour quoi faire ?
— L’Europe doit-elle devenir une fédération ?
— La question est incomplète. Il faut demander : quelles compétences voulons-nous exercer ensemble, qui contrôlera ce pouvoir et quelles libertés conserveront les nations ?
— Être plus forts ne suffit donc pas ?
— Une union n’est pas libre simplement parce qu’elle est puissante. Elle l’est lorsque sa puissance demeure l’instrument de peuples qui ont consenti à l’exercer ensemble.
— Et si les peuples ne le veulent pas ?
— Alors leur expliquer que la fédération est le sens de l’Histoire ne remplacera jamais leur consentement.