Quand l’image ne suffit plus à prouver — Entretien imaginaire avec René Descartes
Je suis né en 1955. Dans mon enfance, une information annoncée à la radio, imprimée dans le journal ou présentée à la télévision bénéficiait d’une confiance presque immédiate. Les médias pouvaient se tromper ou servir une propagande, mais ils semblaient décrire un monde commun. Aujourd’hui, une image peut être ancienne, détournée ou entièrement créée par une intelligence artificielle. Le doute s’installe alors partout. Nous rend-il plus philosophes ou simplement plus soupçonneux ?
Quand l’information faisait autorité
— Bonjour René Descartes. Pouvez-vous vous présenter ?
— Je suis un philosophe français né en 1596. J’ai fait du doute une méthode permettant de rechercher ce qui résiste à l’examen.
— Je suis né en 1955. À cette époque, nous faisions confiance aux informations.
— Étaient-elles toujours vraies ?
— Certainement pas. Mais nous avions tendance à le croire.
— Les sources étaient moins nombreuses, plus stables et clairement identifiées. Un journal engageait son nom ; un présentateur incarnait une rédaction. Vous ne receviez pas, dans le même espace, une enquête, une publicité, une rumeur et l’opinion d’un inconnu.
— Nous partagions donc une même réalité.
— Vous partagiez au moins un même cadre de confiance. Il ne garantissait pas la vérité, mais rendait encore possible un monde commun.
Quand voir ne signifie plus croire
— Aujourd’hui, des images mal datées ou sorties de leur contexte circulent aussi bien dans les médias traditionnels que sur les réseaux sociaux.
— Une image n’indique jamais seule sa date, sa source ni ce qui s’est produit avant ou après. Pourtant, vous lui avez longtemps accordé la force d’une preuve.
— L’intelligence artificielle peut désormais produire des films plus vrais que nature.
— Vous entrez alors dans une époque où l’évidence visuelle elle-même devient suspecte. Il ne suffit plus de voir ; il faut rechercher qui a produit l’image, où elle est apparue et si d’autres sources la confirment.
— Le faux devient crédible.
— Et le vrai devient contestable. Une image authentique pourra toujours être rejetée au motif qu’elle aurait été fabriquée. L’intelligence artificielle ne produit donc pas seulement de fausses preuves : elle affaiblit aussi les preuves véritables.
Douter ou seulement soupçonner ?
— Ce doute généralisé est-il cartésien ?
— Pas nécessairement. Mon doute s’appliquait à toutes mes convictions, y compris aux miennes.
— Quelle différence avec le raisonnement complotiste ?
— Le doute philosophique interroge la version officielle, mais soumet également le récit qui la conteste aux mêmes exigences.
— Le complotiste ne doute-t-il pas lui aussi ?
— Il peut douter de tout, sauf de son propre soupçon. Le démenti prouve alors que le mensonge est bien organisé ; l’absence de preuve démontre que les preuves ont été dissimulées. Son hypothèse devient impossible à réfuter.
— Comment savoir si mon doute reste philosophique ?
— Demandez-vous : « Quel fait pourrait me faire changer d’avis ? » Si la réponse est « aucun », votre doute est peut-être devenu une certitude déguisée.
“Complotiste”, l’étiquette qui évite de répondre
— N’est-ce pas également une facilité de traiter quelqu’un de complotiste ?
— Certainement. Une étiquette peut éviter d’avoir à répondre à une question embarrassante.
— Le complotisme n’existerait donc pas ?
— Des raisonnements complotistes existent. Mais il faut les démontrer en examinant leur construction, non les attribuer à l’essence d’une personne.
— Quelle différence ?
— Dire : « Votre hypothèse ne peut jamais être réfutée » ouvre une discussion. Dire : « Vous êtes complotiste » prétend la clore.
— Pourtant, celui qui doute peut avoir tort.
— Bien sûr. Mais celui qui invoque l’autorité d’un média ou d’une institution peut également se tromper. La méthode philosophique ne choisit pas à l’avance celui qu’elle croira.
Le doute doit aussi douter de lui-même
Nous ne sommes pas simplement passés d’un monde vrai à un monde faux. Nous sommes passés d’un régime de confiance à un régime de soupçon.
La confiance d’autrefois pouvait être naïve. Mais le doute contemporain le devient tout autant lorsqu’il croit faire preuve d’intelligence en ne croyant plus rien.
Le philosophe n’est pas celui qui rejette systématiquement la version officielle. Il est celui qui accepte de soumettre toutes les versions — y compris la sienne — aux mêmes critères.
Le complotiste n’est donc pas celui qui doute, mais celui qui ne doute plus de son propre soupçon.
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Pour poursuivre la réflexion
Cette interrogation sur la propagande, les récits concurrents et la difficulté de discerner la vérité traverse également mon roman historique L’Étau de la liberté. À travers le destin de Camillo Berneri, il montre comment l’information, les convictions et les versions officielles s’affrontent dans l’Italie fasciste, l’exil et la guerre d’Espagne.
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