Le réel se limite-t-il à ce que nous voyons ?
Entretien imaginaire avec Maurice Merleau-Ponty
Un arc-en-ciel est là, parfaitement visible, mais impossible à rejoindre : il dépend de la lumière, des gouttes d’eau et de la position de celui qui regarde. À l’inverse, l’infrarouge et l’ultraviolet existent bien, mais nos yeux ne les perçoivent pas. Étrange paradoxe : nous voyons certaines réalités sans pouvoir les saisir comme des objets, tandis qu’une partie de ce qui existe nous demeure invisible. Et s’il en allait de même dans la vie ? Pour y réfléchir, rencontrons Maurice Merleau-Ponty, philosophe de la perception et du corps.
Voir n’est pas posséder le réel
— Bonjour Monsieur Merleau-Ponty. Pouvez-vous vous présenter brièvement ?
— Je suis un philosophe français du XXᵉ siècle, appartenant au courant phénoménologique. Dans Phénoménologie de la perception, je me suis notamment interrogé sur notre manière d’être au monde à travers notre corps.
— Justement, je vois un arc-en-ciel. Existe-t-il vraiment ?
— Pourquoi en doutez-vous ?
— Parce que si j’avance vers lui, je ne l’atteindrai jamais.
— Vous supposez qu’exister signifie nécessairement être un objet que l’on peut saisir. L’arc-en-ciel existe comme phénomène. Il apparaît dans une relation entre le monde et votre position d’observateur.
— Donc il dépend de moi ?
— De votre position, oui. Mais cela ne signifie pas que vous l’inventez.
Nous voyons toujours depuis quelque part
— Notre perception ne nous montre donc jamais le monde de manière parfaitement objective ?
— Pour voir, il faut être quelque part. Vous percevez depuis un corps, une distance, une orientation. Vous n’êtes jamais un regard placé hors du monde.
— Mon corps limite alors ce que je vois.
— Il le limite, mais il rend surtout la perception possible. Votre corps n’est pas un obstacle entre vous et le monde. Il est votre manière d’y être présent.
— Deux personnes placées différemment ne voient donc pas exactement le même arc-en-ciel ?
— Exactement.
— Cela signifie-t-il que chacun possède sa vérité ?
— Non. Le point de vue n’abolit pas le réel ; il nous rappelle seulement que nous n’en possédons jamais la totalité.
Le visible n’est qu’une partie du réel
— Pourtant, nous faisons énormément confiance à ce que nous voyons.
— Et heureusement. Mais vos yeux ne perçoivent ni l’infrarouge ni l’ultraviolet.
— Une partie du réel est donc là sans nous apparaître.
— Voilà une excellente leçon de modestie.
— Cette idée vaut-elle aussi pour notre vie quotidienne ?
— Naturellement. Vous voyez quelqu’un qui a réussi. Que voyez-vous réellement ?
— Sa réussite.
— Voyez-vous les années de travail, les échecs, les sacrifices qui l’ont éventuellement précédée ?
— Pas forcément.
— Vous voyez donc le résultat, mais pas nécessairement ce qui l’a produit.
— On voit l’argent, sans toujours voir l’effort.
— Exactement. L’erreur n’est pas de croire ce que vous voyez. Elle consiste à croire que ce que vous voyez est tout ce qu’il y a à voir. Cette question du réel, de ce que nous percevons et de ce qui nous échappe rejoint aussi certaines des interrogations que vous explorez dans votre livre L’Étau de la liberté. Nous ne nous contentons pas de voir partiellement le monde, nous l’interprétons également.
Ce que nous ajoutons au monde
— Nous faisons pourtant parfois plus que voir : nous interprétons.
— Constamment.
— Quelqu’un passe devant moi sans me saluer. Je peux penser qu’il m’en veut.
— Vous avez vu qu’il ne vous avait pas salué. Vous n’avez pas vu qu’il vous en voulait.
— Le reste vient donc de moi ?
— De votre interprétation.
— Mais nous ne pouvons pas vivre sans interpréter.
— Bien sûr. La perception humaine n’est jamais un simple enregistrement. Le problème commence lorsque nous oublions la différence entre ce qui nous est apparu et ce que nous en avons conclu.
Le réel déborde notre regard
— Faut-il alors se méfier de nos perceptions ?
— Non. Il faut surtout se méfier de nos certitudes.
— Pourquoi ?
— Parce que ce qui est visible n’épuise jamais ce qui est réel.
— Comme le spectre lumineux ?
— Voilà. Vos yeux n’en perçoivent qu’une partie. Pourquoi votre jugement saisirait-il immédiatement la totalité d’une personne ou d’une situation ?
— Nous ne voyons donc jamais tout.
— Pour tout voir, il faudrait pouvoir regarder de partout à la fois.
— Et nous ?
— Nous sommes toujours quelque part.
Une leçon de modestie
— Finalement, que nous apprend l’arc-en-ciel ?
— À ne pas confondre ce qui apparaît avec la totalité de ce qui est.
L’arc-en-ciel ne nous apprend donc pas que nos yeux nous trompent. Il nous enseigne quelque chose de plus subtil : ils nous disent vrai, mais depuis l’endroit où nous regardons.
Nous voyons parfois la réussite sans l’effort, le geste sans l’intention, le fait sans son histoire. Et il nous arrive aussi d’ajouter au monde ce que nos craintes, nos désirs ou nos habitudes nous incitent à y voir.
Ce que nous percevons n’est pas nécessairement faux. C’est simplement incomplet.
Peut-être la sagesse commence-t-elle alors non lorsque nous cessons de croire nos yeux, mais lorsque nous cessons de croire qu’ils ont tout vu.
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