Il est des titres qui claquent comme une contradiction. L’étau de la liberté, nouveau roman de Franco Berneri-Croce, appartient à cette famille-là. Comment la liberté, que l’on imagine vaste, lumineuse, ouverte, peut-elle devenir un étau ? C’est toute la force de ce livre que de répondre par une vie, par une époque, par une voix.
Au cœur du roman se tient Camillo Berneri, philosophe, militant anarchiste, opposant de la première heure à Mussolini. Dans l’Italie des années 1920, penser librement n’est déjà plus une opinion : c’est un danger. Enseigner la philosophie, citer John Stuart Mill, parler de bonheur ou de justice, voilà qui suffit à éveiller les soupçons. Le fascisme avance, non seulement avec ses slogans et ses chemises noires, mais avec cette peur quotidienne qui entre dans les écoles, les maisons, les familles.
Franco Berneri-Croce, petit-fils de Camillo Berneri, ne se contente pas de raconter l’Histoire avec une majuscule. Il la fait passer par les corps, les visages, les silences. Une agression dans la rue, une épouse qui comprend avant même qu’on lui dise tout, des enfants qui fuient avec leur mère vers la France : le roman donne chair à ce que signifie vraiment l’exil. Non pas seulement changer de pays, mais sauver sa vie en abandonnant derrière soi une langue, une maison, une sécurité fragile.
Pour les Italiens de France, ce livre résonne avec une intensité particulière. Il rappelle que l’émigration italienne fut aussi faite de combats politiques, de frontières franchies dans l’angoisse, de fidélités douloureuses. Mais L’étau de la liberté n’est pas seulement un roman de mémoire. C’est un roman d’aventure intellectuelle et humaine, où la liberté se paie cher, où l’amitié peut devenir piège, où l’engagement oblige parfois à tout perdre…
Ce roman de mémoire et de transmission familiale est une magnifique réflexion sur le prix de la liberté, la fidélité à ses idéaux et la force des héritages qui traversent les générations. Il rappelle avec émotion que certaines vies continuent d’éclairer le monde bien au-delà de leur temps.
J’ai la chance d’être ami avec Franco Berneri Croce. Chez lui, on perçoit cette rare alliance de profondeur intellectuelle, de sérénité et d’humanisme que son grand-père, Camillo, lui a transmise. Plus qu’un héritage, c’est une manière d’être au monde : aimer la vie, croire en l’homme et partager ces valeurs avec une humilité et une bienveillance qui forcent l’admiration.
Patrice Gaspari

La morsa della libertà, publié par Pegasus Edition, arrive dans les librairies italiennes

Prologue
Au début du mois d’avril 1926, Camillo s’apprêtait à donner un cours lorsqu’un de ses collègues l’avertit que le proviseur demandait à le voir.
— J’irai après la classe, rétorqua-t-il.
— Il a demandé à ce que tu passes dès ton arrivée, précisa le collègue d’un ton peu amène.
Camillo avait un peu de temps devant lui. Il arrivait toujours en avance dans les locaux pour préparer sa classe. Il monta à l’étage et frappa à la porte du proviseur.
— Entrez, fit une voix impérieuse.
Le proviseur, un homme à l’aspect rondouillard accentué par une calvitie, le laissa debout sans le prier de s’asseoir.
— Berneri ! s’exclama-t-il sans préambule. Vous n’êtes pas ici pour faire du prosélytisme anarchiste, mais pour professer l’histoire et la philosophie !
— Il me semble que Kant, Mill, Aristote ou Platon n’appartenaient pas au mouvement anarchiste, ironisa Camillo.
— Vous comprenez très bien ce que je veux dire. Plusieurs élèves se sont plaints de propos subversifs durant vos cours, notamment à propos de la liberté et du bonheur. J’ai du reste ici les notes d’un élève qui… qui… attendez que je les retrouve, oui, voilà, qui relate vos propos : « Les hommes mis en place par le peuple se retournent le plus souvent contre ce peuple qui les a mis à la tête du pouvoir et s’exonèrent eux-mêmes des lois qu’ils votent contre ce même peuple. »
— En effet, je reconnais avoir dit cela. Ce sont là les phrases de John Stuart Mill dans son ouvrage De la liberté. Même si ce ne sont pas les mots exacts, l’esprit y est.
— Je vous prie, non, je vous ordonne de cesser ce genre de propos propres à semer le doute dans les esprits quant à notre Duce, car c’est bien évidemment lui que vous visez à travers vos cours. Je ne veux pas que la jeunesse soit corrompue par des idées antifascistes dans mon établissement.
— En fait, je vise surtout la notion de bonheur, l’eudémonisme, la «vie bonne» en quelque sorte où la vertu…
— Ça suffit ! Je vous le dis solennellement une dernière fois. Maintenant, si vous ne voulez pas comprendre… Disparaissez !
Le proviseur lui fit un geste de la main comme s’il chassait un insecte.
Le lendemain, les cours de Camillo étaient terminés depuis une heure et il s’était retiré dans le bureau mis à la disposition des professeurs pour y écrire un article sur la morale et la religion. Chez lui, ses filles l’interrompaient à tout bout de champ et il ne pouvait pas suffisamment se concentrer pour avancer dans la rédaction de ses textes.
Il regarda par la fenêtre. Les feuilles des arbres jouaient avec l’air sur un fond de ciel bleu. Les petits pétales d’une fleur accrochaient les rayons d’un soleil déclinant, dernière caresse de l’astre avant la fraîcheur de la nuit. La nature elle-même est un joyau, pensa-t-il. Il eut envie de sortir, de marcher et de se laisser bercer par son murmure.
Il rassembla ses papiers et les rangea dans la sacoche en cuir que son épouse lui avait offerte pour célébrer sa titularisation. Un sentiment de reconnaissance amoureuse l’envahit. Combien de femmes auraient refusé une telle vie ! Voir les chemises noires débarquer chez elle, tout détruire, faire peur à leurs filles, être montrée du doigt partout où elle passait, ne pas savoir de quoi le lendemain serait fait et ne jamais se plaindre ! Elle faisait mieux que le soutenir dans l’adversité. En se mariant avec lui, elle avait aussi épousé ses idées et son mode de vie. Il avait à présent envie de rentrer chez lui et de lui dire combien il l’aimait.
Il sortit du lycée et remarqua deux hommes qui discutaient à quelques pas de là. Il passa devant eux et les salua d’un hochement de tête. Les deux hommes répondirent avec un faux sourire et lui emboîtèrent le pas, quelques mètres derrière lui.
Camillo s’en aperçut et accéléra la marche. Il tenta de traverser la rue comme si cette dernière pouvait constituer un obstacle quand une main pesa sur son épaule. Il ressentit un choc sur la tête, son chapeau vola dans les airs et il se retrouva au sol. Il vit les pieds d’un de ses agresseurs s’approcher de lui et perçut un choc violent dans le ventre qui lui coupa la respiration. La douleur le plia en deux et le rendit incapable aussi bien de crier que de bouger. Un autre coup de pied dans la poitrine le projeta sur le dos. L’autre homme s’approcha et lui décocha un violent coup de poing sur le visage. Sa tête résonna comme une énorme cloche. Il ressentit alors une violente douleur sur les cuisses et ouvrit les yeux pour voir l’un de ses agresseurs, une matraque à la main, s’approcher de lui et la lui mettre brutalement sous le menton pour l’obliger à le regarder.
— Dernier avertissement, fit une voix. Pense à ta famille ! lui conseilla-t-il avant de lui décocher un ultime coup de pied dans le ventre.
L’étau de la liberté est bien plus qu’un simple récit historique ou biographique. À travers le destin de Camillo, l'auteur nous entraîne dans une réflexion profonde sur ce que signifie réellement être libre.
Ici, la liberté n’est pas un slogan ni une idée abstraite. Elle se révèle dans les choix difficiles, dans les moments où l’homme doit décider ce qu’il est prêt à perdre pour rester fidèle à lui-même. Le parcours de Camillo montre à quel point la liberté peut être exigeante, parfois douloureuse, mais aussi profondément humaine.
L’écriture de l'auteur donne au récit une intensité particulière. On a parfois le sentiment qu'il ne raconte pas seulement une histoire, mais qu’il la vit de l’intérieur. Cette proximité avec le personnage rend le livre particulièrement touchant et authentique.
Un livre fort, habité, qui invite le lecteur à s’interroger sur sa propre liberté et sur le prix qu’elle peut demander.
G.S.
