Conflits, ennemis et décisions : conversation sans illusion avec Carl Schmitt
On parle des conflits armés comme de défaillances du système international, comme si la guerre était une anomalie appelée à disparaître avec le progrès du droit et des institutions. Pourtant, certains penseurs n’ont jamais partagé cet optimisme. Carl Schmitt, juriste et philosophe du politique, en fait partie. Pour lui, le conflit n’est pas un accident : il est une possibilité permanente. Une idée dérangeante, mais peut-être utile pour comprendre notre époque.
« La politique commence là où l’on distingue »
— Carl Schmitt, pouvez-vous vous présenter ?
— Je suis juriste. Et j’ai consacré ma réflexion à ce que votre époque préfère éviter : la nature réelle du politique. J’ai tenté de la formuler dans un texte que vous connaissez sous le titre La notion de politique.
— C’est votre ouvrage principal ?
— Disons qu’il contient l’idée que l’on me reproche le plus souvent — et que l’on comprend le moins.
— Laquelle ?
— Vous aimez croire que la politique pourrait être une gestion neutre, rationnelle, presque technique. Une affaire d’experts, de normes, de procédures. Or, elle commence précisément là où cette illusion s’effondre.
— Et où commence-t-elle selon vous ?
— Dans une distinction simple, mais décisive : celle de l’ami et de l’ennemi.
— C’est une définition assez brutale…
— Elle est surtout lucide. Une communauté politique existe parce qu’elle est capable de dire qui elle est — et, par conséquent, ce qui lui est extérieur et potentiellement hostile.
Une pensée du réel, pas du souhaitable
— On vous prête souvent l’idée qu’une nation aurait besoin d’ennemis pour exister.
— On me prête beaucoup de choses. Je n’ai jamais dit qu’il fallait des ennemis. J’ai dit qu’ils étaient possibles, et que cette possibilité structure le politique.
— Ce n’est pas la même chose…
— Non. Mais votre époque préfère juger plutôt que comprendre. Décrire une réalité n’est pas la prescrire.
— Pourtant, les conflits peuvent renforcer les sociétés…
— Ils peuvent produire de la cohésion, oui. Mais en faire un objectif serait une erreur. Ce serait instrumentaliser le conflit au lieu de le penser.
Le retour du conflit dans un monde qui voulait l’oublier
— Aujourd’hui, on parle de droit international, de gouvernance globale, de régulation…
— Et tout cela fonctionne… tant que personne ne conteste sérieusement ces règles.
— Et lorsqu’elles sont contestées ?
— Alors le vernis se fissure. Le droit ne disparaît pas, mais il cesse d’être suffisant. Ce qui apparaît, c’est le rapport de force — que vous aviez cru dépasser.
— Vous diriez donc que les conflits actuels ne sont pas des anomalies ?
— Ils sont des rappels. Des rappels que la paix n’est jamais un état naturel, mais un équilibre fragile. Une suspension, si vous préférez.
La tentation morale : une guerre sans limite
— Aujourd’hui, les conflits sont souvent présentés comme des luttes du bien contre le mal.
— Voilà une transformation significative.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle rend le conflit plus radical. Un ennemi politique peut être combattu, puis reconnu à nouveau. Mais un ennemi défini comme le mal absolu ne peut plus être simplement vaincu : il doit être éliminé.
— Ce qui change la nature même de la guerre…
— Cela la rend plus totale. Moins limitée. Plus dangereuse, précisément parce qu’elle se croit juste.
Décider dans l’exception
— Vous avez aussi écrit que le souverain est celui qui décide de l’exception.
— Oui. Tant que tout fonctionne, les règles suffisent. Mais lorsqu’une situation échappe aux normes, il faut décider.
— Et c’est là que le pouvoir apparaît ?
— Exactement. L’exception révèle toujours qui détient réellement la capacité de trancher.
— Vous pensez que nos sociétés évitent cette question ?
— Elles la contournent. Elles parlent de procédures, de garanties, de cadres. Mais tôt ou tard, une situation surgit où il faut décider. Et là, les masques tombent.
Une pensée néo-machiavélienne ?
— Certains vous décrivent comme un penseur néo-machiavélien.
— Si cela signifie que je prends le politique tel qu’il est, et non tel qu’on aimerait qu’il soit, alors oui.
— Comme Machiavel, vous refusez l’idéalisme ?
— Je refuse surtout les illusions. Une politique qui oublie le conflit, la décision, la possibilité de l’ennemi, devient vulnérable. Elle parle beaucoup, mais elle ne voit plus ce qui la menace.
Conclusion : comprendre plutôt que se rassurer
— Que diriez-vous face aux conflits actuels ?
— Que vous ne les comprendrez pas si vous continuez à les penser comme des anomalies.
— Et si l’on refuse cette idée ?
— Alors vous continuerez à être surpris. Et une société surprise par le réel est toujours en position de faiblesse.
— Un dernier mot ?
— Oui. Le danger n’est pas de reconnaître que le conflit est possible. Le danger est de croire qu’il ne l’est plus.
Lire Schmitt aujourd’hui, ce n’est pas adopter ses conclusions. C’est accepter de regarder en face une dimension du politique que nos sociétés préfèrent souvent adoucir : celle du conflit, de la décision et des limites. Une lucidité inconfortable, mais peut-être nécessaire pour penser un monde qui ne se laisse plus simplement organiser par des règles.
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