Pour quelques clics…

Peut-on remettre la vie à plus tard ? — Entretien imaginaire avec Søren Kierkegaard

Quelques clics, quelques minutes encore devant un écran, et l’on se dit que l’on sortira plus tard, que l’on appellera demain, que l’on verra ses amis une autre fois. Rien de grave, en apparence. Pourtant, certaines occasions ne reviennent pas. Le temps change, les êtres s’éloignent, les saisons passent. Nous vivons comme si le réel nous attendait, comme si l’existence pouvait être mise sur pause. Mais peut-on remettre la vie à plus tard ? Pour tenter de répondre, rencontrons Søren Kierkegaard, philosophe du choix, de l’existence et de l’instant.

« Qui vous a promis demain ? »

— Bonjour Monsieur Kierkegaard. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

— Je suis un philosophe danois du XIXᵉ siècle. J’ai beaucoup écrit sur l’existence, le choix, l’angoisse, la responsabilité et la manière dont un individu devient véritablement lui-même. Je me suis méfié des systèmes qui expliquent parfaitement la vie sans jamais nous apprendre à la vivre.

— Voilà qui tombe bien. Nous passons aujourd’hui beaucoup de temps devant nos ordinateurs et nos téléphones. Est-ce un problème ?

— Pas nécessairement.

— Vous ne condamnez donc pas les écrans ?

— Pourquoi le ferais-je ? Un livre peut vous absorber pendant des heures. Une partie d’échecs aussi. Une rêverie également. Le problème n’est pas l’objet. La question est : qu’avez-vous renoncé à vivre pendant que vous l’utilisiez ?

— Si je peux faire cette chose demain, où est le problème ?

— Qui vous a promis demain ?

— Personne.

— Alors pourquoi en parlez-vous comme d’un bien qui vous appartiendrait déjà ?

Le possible n’est pas encore la vie

— Pourtant nous sommes obligés de remettre certaines choses à plus tard.

— Évidemment. Mais il existe une différence entre organiser son existence et transformer continuellement l’existence en possibilité.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous pouvez penser : je voyagerai, j’irai voir cette personne, je me promènerai, je lirai ce livre, je me baignerai demain. Toutes ces choses existent alors comme possibilités. Mais elles ne sont pas encore devenues votre vie.

— Vivre, ce serait donc choisir ?

— Choisir, puis accomplir. L’existence ne se compose pas de tout ce que vous auriez pu faire, mais aussi de ce que vous avez réellement fait de vos possibilités.

— Nous pouvons donc accumuler énormément de projets sans véritablement vivre davantage ?

— Vous pouvez même passer votre vie à préparer votre vie.

Le réel ne possède pas de bouton “pause”

— Le numérique nous habitue pourtant à pouvoir revenir en arrière. Je ferme une page, je la retrouve demain. Je mets une vidéo en pause et je la reprends plus tard.

— Et vous finissez peut-être par attendre la même chose du monde.

— Le monde n’attend pas ?

— Rarement.

— C’est assez brutal.

— C’est simplement temporel.

— Quelle différence ?

— Une page Internet reste disponible. Une journée particulière, non. Une conversation peut être interrompue, mais vous ne savez pas si les mêmes personnes seront disponibles demain dans le même état d’esprit. Un paysage change. Une occasion disparaît. Vous voulez toujours pouvoir remettre l’expérience à plus tard, mais le réel n’a pas été conçu pour votre agenda.

— Nous nous comportons donc comme si le temps était réversible ?

— Comme si ce que vous ne choisissez pas aujourd’hui restait automatiquement disponible demain.

L’illusion du meilleur moment

— Mais n’est-il pas raisonnable d’attendre le meilleur moment ?

— Voilà peut-être l’un de vos pièges préférés.

— Pourquoi ?

— Vous voulez terminer quelque chose avant de sortir, répondre encore à deux messages avant d’appeler quelqu’un, attendre un meilleur moment pour partir, parler, aimer, commencer.

— Cela paraît pourtant prudent.

— Et pendant que vous cherchez le meilleur moment, que faites-vous du moment qui existe ?

— Vous défendez donc le carpe diem ?

— Pas exactement. L’instant, chez moi, n’est pas seulement une invitation à profiter. Il est le lieu où la possibilité devient existence. Ce qui importe n’est pas de tout faire immédiatement, mais de comprendre que la vie ne se déroule jamais ailleurs que dans un présent effectivement vécu.

Quelques clics contre quoi ?

— Revenons à nos écrans. Quel serait alors le vrai problème ?

— Vous devriez cesser de compter seulement le temps que vous leur consacrez.

— Que faudrait-il compter ?

— Ce qu’ils remplacent.

— Quelques clics peuvent sembler insignifiants.

— Évidemment. Mais quelques clics peuvent remplacer une promenade. Une conversation. Un repas partagé. Une visite. Une rencontre. Et parfois une occasion qui ne se représentera pas exactement de la même manière.

— Le problème n’est donc pas le clic.

— Non. Le problème est l’expérience à laquelle vous renoncez sans même vous apercevoir qu’elle était unique.

Peut-on savoir qu’une occasion était unique ?

— Mais c’est justement impossible. Au moment où je renonce à quelque chose, je ne sais pas que cette occasion ne reviendra pas.

— Voilà pourquoi l’existence comporte du risque.

— Nous devons donc toujours tout accepter ?

— Certainement pas. Ce serait absurde. Choisir signifie aussi renoncer. Mais vous devez savoir que tout choix a un prix.

— Même ne rien faire ?

— Surtout ne rien faire. Ne pas choisir est encore une manière de choisir.

— Si je reste devant mon écran au lieu de sortir, j’ai donc choisi ?

— Vous avez choisi ce présent-là plutôt qu’un autre.

Qu’est-ce que vivre ?

— Finalement, Monsieur Kierkegaard, qu’est-ce que vivre ?

— Vous espérez une définition ?

— J’aimerais bien.

— Alors disons ceci : vivre, ce n’est pas simplement être occupé. Ce n’est pas non plus accumuler des possibilités. C’est engager quelque chose de soi dans le temps qui nous est donné.

— Et comment savoir si je suis en train de perdre mon temps ?

Kierkegaard sourit.

— Vous ne perdez pas votre temps.

— Voilà qui me rassure.

— Vous perdez quelque chose de beaucoup plus précieux.

— Quoi donc ?

— Les possibilités qui ne reviendront pas.

Nous parlons volontiers de « tuer le temps ». L’expression est étrange : le temps n’a nul besoin de nous pour passer. Peut-être est-ce plutôt nous qui laissons disparaître certaines occasions en croyant qu’elles demeureront disponibles.

Le numérique n’est évidemment pas responsable de cette vieille tendance humaine à différer la vie. Mais il nous offre désormais une distraction toujours disponible, toujours prête à remplir l’instant suivant. Et cette disponibilité permanente peut nous faire oublier une vérité beaucoup plus ancienne : ce qui se trouve derrière l’écran peut attendre ; ce qui se trouve devant nous, pas toujours.

Il y aura toujours quelques clics à faire.

Il n’y aura pas toujours quelque chose — ou quelqu’un — à vivre maintenant.

*

Article précédent : Je suis moi, mais le système le sait-il ?

L'étau de la liberté de Franck Senninger

Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.

Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.

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L'auteur : Franck Senninger

Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe. Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie. Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil. Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.

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