L'orthographe, mémoire de notre pensée
Je ne suis pas un Paganini de l'orthographe. Je fais des fautes, parfois plus que je ne voudrais, et chacune d'elles me contrarie. Non parce qu'elle trahirait une quelconque supériorité intellectuelle — les plus grands écrivains avaient leurs faiblesses —, mais parce qu'une faute me donne toujours l'impression d'abîmer un peu la langue que j'ai reçue en héritage. Derrière une règle de grammaire, un accent ou une consonne silencieuse se cachent souvent une histoire, une étymologie, une manière de penser le monde. L'orthographe n'est peut-être pas seulement un ensemble de conventions ; elle est aussi la mémoire d'une civilisation. À l'heure où l'on parle davantage de communication que d'écriture, où les correcteurs automatiques et l'intelligence artificielle promettent d'écrire à notre place, il n'est peut-être pas inutile de se demander ce que nous risquons réellement de perdre en oubliant pourquoi les mots s'écrivent ainsi.
L'orthographe n'est pas une décoration
Il est devenu courant d'entendre que l'orthographe serait un obstacle, un héritage inutile d'une école trop exigeante. L'essentiel, dit-on, serait de se faire comprendre. Peu importe la forme, pourvu que le message passe.
L'argument paraît séduisant. Pourtant, il repose sur une confusion. Car la forme n'est jamais totalement indépendante du fond. Une langue n'est pas un simple véhicule destiné à transporter des idées ; elle participe à leur construction. Plus une langue est précise, plus la pensée peut l'être également.
Albert Camus écrivait : « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde. » Cette phrase est devenue célèbre parce qu'elle rappelle que les mots ne sont jamais neutres : ils façonnent notre compréhension du réel. J'ajouterais volontiers qu'à force de mal les écrire, nous risquons aussi d'effacer la mémoire qu'ils portent en eux. Derrière une consonne silencieuse, un accent ou une terminaison se cachent parfois des siècles d'histoire. L'orthographe n'est pas seulement une règle ; elle est la mémoire vivante de la langue.
Chaque mot possède une histoire
L'orthographe ressemble à une archéologie discrète.
Pourquoi écrivons-nous philosophie avec un « ph » ? Parce que le mot nous vient du grec philosophia. Pourquoi théâtre conserve-t-il son « th » ? Parce qu'il descend du theatron. Pourquoi doigt garde-t-il une lettre que nous ne prononçons plus ? Parce qu'il est l'héritier du latin digitus. Quant au mot hôpital, il appartient à la même famille que hospitalité, hôtel ou hôte.
Ces lettres que l'on croit parfois inutiles sont en réalité des fossiles linguistiques. Elles racontent les voyages des mots, les influences successives du grec, du latin, des langues régionales, les transformations d'une civilisation qui s'est construite pendant plus de quinze siècles.
Supprimer systématiquement ces héritages au nom de la simplification reviendrait parfois à effacer les panneaux indicateurs qui nous permettent de comprendre d'où viennent les mots.
Écrire, c'est déjà penser
Le philosophe Alain écrivait que penser, c'est dire non. On pourrait prolonger sa formule en disant que penser, c'est d'abord distinguer.
L'orthographe nous y oblige constamment. Elle distingue a de à, ou de où, leur de leurs, ces de ses, verre de vert, vers de ver. À l'oral, ces mots se confondent ; à l'écrit, ils retrouvent leur identité.
Ces distinctions peuvent sembler infimes. Elles sont pourtant essentielles. Elles rappellent que la pensée commence souvent par une différence correctement perçue. Une langue qui renoncerait progressivement à ces nuances risquerait d'encourager une pensée plus approximative. Non parce que l'intelligence disparaîtrait, mais parce que les outils permettant de l'exprimer perdraient une partie de leur précision.
L'école face à sa mission
Depuis plusieurs décennies, l'école a profondément évolué. Elle accorde davantage de place à l'expression orale, au travail en groupe, aux outils numériques et aux compétences transversales. Toutes ces évolutions répondent à des besoins bien réels.
Mais, parallèlement, l'orthographe semble parfois avoir perdu de son importance. Les fautes seraient moins graves que les idées. L'intention compterait davantage que la précision.
Cette opposition me paraît artificielle. Une idée n'existe jamais indépendamment de la langue qui la porte. Plus le langage est rigoureux, plus la pensée peut l'être également. Apprendre l'orthographe n'est donc pas seulement mémoriser des règles ; c'est apprendre à respecter la complexité d'une langue qui s'est lentement construite au fil des siècles.
L'intelligence artificielle remplacera-t-elle notre mémoire ?
Les correcteurs automatiques et l'intelligence artificielle corrigent désormais nos fautes en quelques fractions de seconde. Certains y voient la preuve qu'il n'est plus nécessaire d'apprendre l'orthographe.
Le raisonnement est tentant, mais il confond assistance et compréhension.
Un GPS permet de trouver son chemin sans connaître la géographie d'un pays. De la même manière, un correcteur orthographique produit un texte impeccable sans expliquer pourquoi un mot s'écrit ainsi, d'où il vient, à quelle famille il appartient ou quelle nuance il exprime.
Une machine peut corriger notre écriture ; elle ne peut pas nous transmettre l'histoire de notre langue si nous cessons nous-mêmes de nous y intéresser.
Une civilisation s'écrit avant de se transmettre
Aucune langue n'est immobile. Le français d'aujourd'hui n'est plus celui de Rabelais, de Molière ou de Victor Hugo. Les langues vivent, évoluent et se transforment. C'est leur nature.
Mais toute évolution mérite d'être pensée. Simplifier n'est pas toujours appauvrir ; encore faut-il savoir ce que l'on simplifie. Derrière une lettre silencieuse se cache parfois une famille entière de mots. Derrière une terminaison, une logique grammaticale. Derrière une graphie, plusieurs siècles d'histoire.
Nous parlons volontiers de patrimoine lorsque nous évoquons une cathédrale, un château ou une œuvre d'art. Nous oublions que notre langue constitue peut-être le plus précieux de nos héritages. Chaque mot correctement écrit porte en lui une part de cette mémoire commune.
Peut-être est-ce là la véritable raison de défendre l'orthographe. Non par nostalgie d'une école sévère ni par goût d'une perfection inaccessible, mais parce qu'elle nous rappelle que les civilisations disparaissent rarement lorsqu'elles cessent de parler. Elles commencent parfois à s'effacer plus discrètement, lorsqu'elles oublient l'histoire de leurs propres mots.
Écrire correctement n'est donc pas seulement respecter une règle. C'est faire vivre une mémoire. C'est reconnaître que les mots que nous utilisons aujourd'hui ont été façonnés par ceux qui nous ont précédés et qu'ils seront, demain, l'héritage de ceux qui nous liront. L'orthographe n'est peut-être rien d'autre que cela : le fil invisible qui relie une langue à son histoire, et une civilisation à sa pensée.
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L'étau de la liberté de Franck Senninger
Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.
Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.
