La générosité : est-il facile d’être généreux avec l’argent… ou le sang des autres ?

Rencontre, fictive avec Jankélvitch et Lévinas

Il est des mots que personne n’ose contester. La générosité est de ceux-là. Qui pourrait être contre ? Pourtant, derrière cette vertu unanimement célébrée se cache une question plus délicate qu’il n’y paraît. Lorsqu’un responsable politique ou une ONG, décide de redistribuer l’argent public, sont-ils généreux ? Lorsqu’un chef militaire envoie des hommes au combat, qui faut-il remercier : celui qui commande ou celui qui risque sa vie ? Il ne s’agit évidemment pas ici de remettre en cause la solidarité nationale, la redistribution ou les responsabilités de l’État. La question est ailleurs. Elle est philosophique. À quel moment peut-on véritablement parler de générosité ? Pour tenter d’y répondre, rencontrons deux penseurs qui ont fait de la morale et de la responsabilité le cœur de leur réflexion : Vladimir Jankélévitch et Emmanuel Levinas.


« La générosité commence lorsqu’elle nous coûte »

— Bonjour Vladimir Jankélévitch. Pouvez-vous vous présenter ?

— Je suis philosophe. J’ai consacré une grande partie de mon œuvre à la morale, à la conscience, au pardon, à la fidélité et à ces vertus discrètes qui ne font pas toujours la une des journaux. Je me suis souvent intéressé à ce qui distingue le véritable don du simple calcul.

— Justement, qu’est-ce que la générosité ?

— C’est un acte libre. Elle ne se réduit pas à une opération comptable. Être généreux, c’est accepter de se priver de quelque chose pour le bien d’autrui. Le don véritable suppose toujours un renoncement personnel.

— Autrement dit, la générosité a un prix ?

— Elle en a toujours un. Si je donne ce qui ne me coûte rien, je fais peut-être preuve de courtoisie ou de bienveillance. La générosité commence lorsque je renonce à une part de moi-même : mon temps, mon confort, mon argent, parfois davantage encore.


Peut-on être généreux avec ce qui ne nous appartient pas ?

— Permettez-moi une question plus délicate. Lorsqu’un responsable décide d’attribuer une aide financée par l’impôt, peut-on dire qu’il est généreux ?

— Il peut être juste. Il peut être solidaire. Il peut poursuivre le bien commun. Mais le mot « généreux » mérite ici d’être employé avec prudence.

— Pourquoi ?

— Parce que la générosité suppose un sacrifice personnel. Lorsqu’un élu répartit des ressources publiques, il exerce une responsabilité que les citoyens lui ont confiée. Il ne distribue pas son patrimoine personnel.

— Vous ne critiquez donc pas la redistribution ?

— Pas du tout. Je distingue simplement deux notions. La justice organise la solidarité d’une société. La générosité relève d’un engagement personnel. Les deux sont précieuses, mais elles ne se confondent pas.


Et lorsqu’il s’agit du sang des autres ?

— La même question pourrait être posée dans un tout autre domaine. Lorsqu’un chef militaire envoie des soldats au combat, peut-on admirer son courage ?

— Il faut distinguer le courage de la décision et le courage du sacrifice.

— C’est-à-dire ?

— Décider est une responsabilité immense. Mais celui qui accepte d’exposer sa propre vie accomplit un acte que personne ne peut accomplir à sa place.

— Qui faut-il remercier ?

— Peut-être les deux. Le chef porte le poids de sa décision. Mais celui qui donne son sang, celui qui affronte le danger, celui qui accepte de mourir pour une cause, accomplit un sacrifice irréductiblement personnel.

— On pourrait dire la même chose des pompiers, des secouristes ou des soignants.

— Exactement. Derrière les institutions existent toujours des femmes et des hommes qui donnent quelque chose d’eux-mêmes.


Emmanuel Levinas : « La responsabilité a un visage »

— Emmanuel Levinas, vous avez consacré votre œuvre à la responsabilité envers autrui. Comment vous présenteriez-vous ?

— Je suis philosophe. J’ai tenté de montrer que la morale ne commence pas par des principes abstraits, mais par la rencontre de l’autre. Avant même toute loi, avant tout calcul, le visage d’autrui nous appelle, nous responsabilise même.

— Que voulez-vous dire ?

— La responsabilité n’est pas une idée. Elle est une expérience. Lorsque je rencontre un autre être humain dans sa vulnérabilité, quelque chose en moi est déjà engagé.

— Cette responsabilité est-elle comparable à la générosité ?

— Elle en est souvent le point de départ. Nous ne devenons pas généreux parce qu’un règlement nous y oblige, mais parce qu’une personne concrète nous sollicite.

— Celui qui donne son sang, son temps ou son énergie répond donc à cet appel ?

— Oui. Il ne répond pas à une abstraction. Il répond à quelqu’un.


Qui mérite notre gratitude ?

— Finalement, qui devons-nous remercier ?

Jankélévitch sourit.

— Voilà une belle question.

Levinas poursuit :

— Remercions d’abord ceux qui rendent possible la solidarité. Les institutions sont nécessaires. Sans elles, une société abandonnerait rapidement les plus fragiles.

Jankélévitch reprend :

— Mais n’oublions jamais ceux qui donnent réellement quelque chose d’eux-mêmes. Celui qui consacre son dimanche à une association. Celui qui accueille un voisin en difficulté. Celui qui donne son sang sans connaître celui qui le recevra. Celui qui consacre sa vie à soigner, enseigner, protéger ou secourir.

— Vous établissez donc une hiérarchie ?

— Non. Une complémentarité. Une société juste a besoin d’institutions solides. Une société humaine a besoin de personnes généreuses.


Le don le plus précieux

— Un dernier mot ?

Jankélévitch réfléchit quelques instants.

— Nous parlons souvent de générosité comme s’il s’agissait d’une qualité morale. En réalité, c’est une manière d’habiter le monde. On peut donner de l’argent. On peut donner du temps. On peut donner de l’attention. On peut parfois donner son sang. Mais le véritable don est toujours celui qui engage une part de nous-mêmes.

Levinas acquiesce.

— La grandeur d’une société ne se mesure peut-être pas seulement à ce qu’elle redistribue, mais aussi au nombre de personnes qui acceptent librement de se rendre responsables d’autrui.

En refermant cette conversation imaginaire, une idée demeure. Nous remercions volontiers les institutions, les décideurs ou les responsables. C’est légitime. Mais derrière chaque décision juste, derrière chaque politique de solidarité, derrière chaque secours organisé, il existe toujours quelqu’un qui donne réellement quelque chose de lui-même.

La générosité commence peut-être précisément là : au moment où le don cesse d’être une idée pour devenir un sacrifice personnel.

*

Article précédent : La réputation : ce miroir qui ne nous appartient pas

L'étau de la liberté de Franck Senninger

Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.

Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.

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L'auteur : Franck Senninger

Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe. Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie. Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil. Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.

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