Le cas de personnalités, visé par plusieurs accusations de violences sexuelles, dont certaines portent sur des faits anciens, suscite une question délicate. La personnalité publique conteste les accusations ; la justice, lorsqu’elle est saisie, doit seule établir les faits. Il ne s’agit donc pas ici de dire qui dit vrai, ni de trancher ce qui relève du tribunal. Il s’agit d’interroger autre chose : que se passe-t-il lorsqu’une parole accusatrice devient publique ? Que fait une phrase comme « j’ai été violée par… » dans l’espace social, médiatique et moral ? Pour y réfléchir sans prendre parti, nous avons inerviewé John Langshaw Austin, philosophe du langage et auteur de Quand dire, c’est faire.
« Parler, ce n’est pas seulement décrire »
— Bonjour John Langshaw Austin, pouvez-vous vous présenter ?
— Je suis philosophe du langage né en 1884 et mort en 1971. Je me suis intéressé à ce que les mots font réellement, au lieu de croire naïvement qu’ils se contentent de désigner des choses.
— Vous voulez dire qu’une phrase peut être une action ?
— Exactement. Lorsque je dis « je promets », je ne décris pas une promesse : je promets. Lorsque le juge dit « je vous condamne », il ne commente pas une condamnation : il l’accomplit. Votre époque semble redécouvrir cela avec stupeur, comme si les mots étaient restés sagement assis dans les dictionnaires.
Le contenu du discours : ce qui est dit
— Appliquons cela à une accusation publique de viol. Par où commencer ?
— Par le contenu même de l’énoncé. C’est ce que vous appelez, je crois, la perspective internaliste du discours. Que dit la phrase ? Elle affirme qu’un événement grave a eu lieu, qu’une personne aurait subi une violence sexuelle et qu’une autre en serait l’auteur.
— À ce niveau, on regarde seulement le contenu ?
— Oui. Et ce contenu est d’une gravité extrême. C’est pourquoi il appelle deux exigences simultanées : entendre la parole de celle qui dit avoir subi, et préserver la présomption d’innocence de celui qui est nommé. L’équilibre est inconfortable, mais la justice commence souvent par l’inconfort.
La valeur allocutoire : la force de l’accusation
— Mais une accusation ne se réduit pas à son contenu.
— Bien sûr. Elle possède une valeur allocutoire : elle s’adresse à quelqu’un, elle vise quelqu’un, elle appelle une réaction. Dire « j’ai été violée » ne revient pas à énoncer une proposition froide, comme « il pleut sur Paris ». C’est une parole qui demande à être reçue, entendue, peut-être reconnue.
— Elle interpelle ?
— Elle interpelle la personne accusée, la justice, les médias, le public, parfois tout un milieu professionnel. C’est là sa force. L’accusation ne circule pas comme une information ordinaire. Elle transporte avec elle une demande morale.
— Une demande de vérité ?
— Oui, mais aussi une demande de réponse. Voilà pourquoi une telle parole est si puissante et si dangereuse à manier : elle réclame qu’on ne l’ignore pas, mais elle ne dispense jamais d’examiner.
La dimension performative : quand la parole agit
— Venons-en au point le plus délicat : la dimension performative.
— C’est là que votre époque devient intéressante, et parfois un peu imprudente. Une accusation publique agit avant même d’être jugée. Elle modifie une réputation, suscite des soutiens, provoque des indignations, entraîne des refus de programmation, des pétitions, des défenses, des contre-attaques.
— Donc dire, c’est déjà faire ?
— Socialement, oui. Juridiquement, non. Et toute la difficulté tient dans cette distinction. Une accusation publique n’est pas une condamnation. Mais elle produit déjà des effets qui ressemblent parfois à une peine symbolique.
— Ce qui ne signifie pas qu’elle soit fausse.
— Évidemment. Et cela ne signifie pas non plus qu’elle soit vraie. Cela signifie simplement qu’elle agit avant que la vérité judiciaire ne soit établie. C’est ce décalage qu’il faut penser.
Les accusations tardives : le temps complique-t-il la parole ?
— Beaucoup s’interrogent lorsque les accusations surviennent des années après les faits allégués.
— Le temps complique tout. Il complique la mémoire, les preuves, l’enquête, la réception publique. Mais il ne suffit pas à disqualifier une parole.
— Pourquoi ?
— Parce que certains traumatismes se disent tard. Parce que la honte, la peur, l’emprise ou le sentiment de ne pas être cru peuvent retarder la parole. Mais inversement, le temps rend aussi plus difficile l’établissement des faits. Il faut donc tenir les deux bouts : ne pas balayer une parole tardive, mais ne pas la convertir mécaniquement en preuve.
— C’est une position difficile à tenir médiatiquement.
— Justement. Les médias aiment les camps. La pensée préfère les distinctions.
L’espace public n’est pas un tribunal
— Que faudrait-il éviter ?
— Deux erreurs symétriques. La première consiste à dire : « puisqu’elle parle, elle dit forcément vrai ». La seconde consiste à dire : « puisqu’elle parle tard, elle ment forcément ». Dans les deux cas, on remplace l’examen par le réflexe.
— Et l’opinion publique ?
— Elle n’a ni les moyens ni la légitimité d’un tribunal. Elle ressent, commente, s’indigne, soupçonne. C’est humain. Mais il faut se souvenir qu’une société juste ne peut pas confondre émotion collective et décision judiciaire.
Conclusion : écouter sans condamner, douter sans mépriser
— Que retenir alors ?
— Qu’une parole accusatrice doit être prise au sérieux, précisément parce qu’elle est grave. Mais la prendre au sérieux ne signifie pas la transformer immédiatement en verdict. Cela signifie l’écouter, l’examiner, la confronter aux faits, aux témoignages, aux procédures.
— Et du côté de la personne accusée ?
— La présomption d’innocence n’est pas un détail technique. C’est une protection fondamentale contre la puissance parfois dévastatrice de la parole publique.
— Un dernier mot ?
— Oui. Votre époque a raison de vouloir entendre des voix longtemps tues. Mais elle aurait tort d’oublier que la justice n’est pas seulement l’accueil de la parole : elle est aussi l’art difficile de ne pas conclure trop vite. Dans les sociétés médiatiques contemporaines, la frontière entre valeur déclarative et valeur performatrice tend parfois à s’effacer : l’accusation publique ne décrit plus seulement une réalité possible, elle produit déjà des effets réels.
Entre le silence imposé et la condamnation immédiate, il existe une voie étroite : celle d’une société capable d’écouter sans s’abandonner, de douter sans humilier, et de juger seulement lorsque les faits ont été établis.
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L'étau de la liberté de Franck Senninger
Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.
Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.
