Si tout le monde pense la même chose, faut-il pour autant le croire ? — Entretien imaginaire avec Socrate, d’après le Gorgias de Platon
Nous comptons les voix, les sondages, les « likes » et les partages. Une idée paraît d’autant plus crédible qu’elle est approuvée par le plus grand nombre. Mais mille personnes affirmant la même chose apportent-elles davantage de vérité qu’une seule ? Dans le Gorgias, Socrate interroge précisément le rapport entre majorité et vérité : il refuse de confondre le nombre des témoins avec la force d’un raisonnement.
« Vous m’avez donné un nombre, pas une raison »
— Bonjour Socrate. Imaginons que mille personnes affirment une chose et qu’une seule dise le contraire. Qui a raison ?
— Vous souhaitez une réponse statistique ou philosophique ?
— Philosophique.
— Alors vous ne m’avez encore donné aucune raison de penser que les mille ont raison.
— Ils sont pourtant mille !
— Vous venez de répéter leur nombre. Pas leur argument.
— C’est justement une question que vous abordez dans le Gorgias.
— Polos croit pouvoir faire venir de nombreux témoins pour soutenir son opinion : des hommes considérables, des personnages influents, peut-être même tout Athènes.
— Et cela ne vous impressionne pas ?
— Cela peut impressionner un tribunal. Pas la vérité. Une multitude peut partager la même opinion sans que cette opinion soit démontrée.
— Une unanimité pourrait donc se tromper ?
— Pourquoi l’erreur deviendrait-elle vérité en se multipliant ?
La majorité décide, mais démontre-t-elle ?
— Voilà qui devient délicat en démocratie. Nous faisons précisément confiance à la majorité.
— Pour décider, oui.
— Quelle différence ?
— Une majorité peut choisir qui gouvernera, quelle loi sera adoptée ou quelle politique sera menée. Cela lui donne une légitimité politique. Mais elle ne peut pas modifier la réalité par un vote.
— La majorité peut donc avoir raison politiquement et tort factuellement ?
— Vous commencez à distinguer les choses.
Un sondage nous apprend ce que pensent les personnes interrogées. Il ne transforme pas leur opinion en connaissance. La majorité possède le pouvoir de décider du choix collectif, non celui de décider du vrai.
Le consensus scientifique fait-il foi ?
— Si le nombre ne démontre rien, pourquoi invoque-t-on le consensus scientifique ?
— Qu’appelez-vous un consensus ?
— Une position largement partagée par les scientifiques.
— Par tous les scientifiques ?
— Non. Certains peuvent la contester.
— Un consensus n’est donc pas une unanimité.
— En effet.
— Et moins encore une vérité définitive.
— Pourquoi lui accorder de l’importance, alors ?
— Parce qu’il peut indiquer que des observations, des expériences et des raisonnements différents convergent vers une même conclusion.
— Constitue-t-il une preuve ?
— Non. Il décrit l’état dominant du savoir à un moment donné. Cet état peut être solide, mais il demeure incomplet, discutable et révisable.
— Faut-il écouter ceux qui s’y opposent ?
— Il faut examiner leurs arguments. Une opinion minoritaire n’est pas fausse parce qu’elle est minoritaire. Mais elle n’est pas vraie simplement parce qu’elle dérange la majorité.
— Le consensus mérite donc notre attention, mais pas notre soumission.
— Exactement. Ce qui compte n’est jamais seulement le nombre de ceux qui approuvent, mais la qualité des observations, la solidité des méthodes et la résistance des arguments à la critique.
Même parmi les savants, compter les voix ne dispense pas d’examiner les raisons.
Cent mille « likes » peuvent-ils avoir tort ?
— Nous avons aujourd’hui les réseaux sociaux. Une affirmation peut y recevoir cent mille approbations.
— Devient-elle cent mille fois plus vraie ?
— Non. Mais plus une idée est partagée, plus elle nous semble crédible.
— Vous confondez alors trois propositions : « beaucoup de personnes le pensent », « il est raisonnable de le penser » et « c’est vrai ».
— Elles ne sont pas équivalentes ?
— Si elles l’étaient, vous n’auriez plus besoin de philosophie. Il suffirait de compter.
— Celui qui est seul contre tous peut-il en conclure qu’il a forcément raison ?
— Ce serait une sottise symétrique. Être seul ne rend pas davantage vrai qu’être nombreux.
— Que faut-il faire, alors ?
— Examiner les raisons. Les confronter. Accepter qu’elles puissent être réfutées.
— Même contre tous ?
Socrate sourit.
— La vérité ne compte pas ses électeurs.
Le courage de ne pas compter
Audiences, sondages, consensus, abonnés : ces nombres nous renseignent sur la popularité d’une idée, son influence ou le degré d’accord qu’elle rencontre. Ils ne nous disent jamais, à eux seuls, si elle est vraie.
Une unanimité mérite notre attention. Un consensus peut nous conduire raisonnablement à douter de nous-mêmes. Mais aucun des deux ne devrait nous dispenser de penser.
La philosophie commence peut-être lorsque nous cessons de demander seulement : « Combien le croient ? », pour poser une autre question : « Pourquoi devrais-je le croire ? »
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