Quand la loi n’a plus d’épée

Quand la loi n'a plus d'épée : conversation avec Thomas Hobbes

Dans de nombreux pays européens, les mêmes constats reviennent avec une régularité inquiétante. Les tribunaux sont engorgés, les policiers dénoncent le manque de moyens, les services d'urgence saturent, les prisons débordent. Des erreurs sont parfois commises, des décisions tardent à être appliquées, certaines plaintes restent sans réponse pendant des mois, voire des années. La question dépasse alors le simple débat budgétaire. Une interrogation se pose alors : lorsqu'une société n'a plus les moyens de faire respecter ses propres lois, ces lois existent-elles encore ? Pour y réfléchir, rencontrons Thomas Hobbes, philosophe anglais du XVIIᵉ siècle et auteur du Léviathan, l'un des ouvrages fondateurs de la philosophie politique moderne.

« Les lois sans la force ne sont que des mots »

— Bonjour Thomas Hobbes. Pouvez-vous vous présenter ?

— Je suis philosophe. J'ai vécu une époque de guerres civiles où l'État menaçait de disparaître. J'en ai tiré une conviction simple : lorsqu'il n'existe plus d'autorité capable d'imposer la paix, chacun finit par devenir le juge de sa propre cause.

— Votre ouvrage le plus célèbre est Le Léviathan. Pourquoi ce titre ?

— Parce que l'État doit être suffisamment fort pour empêcher le retour de ce que j'appelais l'état de nature : une société où chacun se protège lui-même, où la force finit par remplacer le droit.

— Vous avez écrit une phrase célèbre : « Les conventions sans l'épée ne sont que des mots. »

— Oui. Une loi n'existe pas seulement parce qu'elle est inscrite dans un code. Elle existe parce qu'une autorité est capable de la faire respecter.

Quand la loi devient théorique

— Aujourd'hui, beaucoup de citoyens ont le sentiment que certaines décisions de justice sont appliquées tardivement, que certaines plaintes restent sans suite faute de moyens. Que vous inspire cette situation ?

— Je poserais une question très simple : à partir de quel moment une règle cesse-t-elle d'être une réalité pour devenir une intention ?

— Vous voulez dire qu'une loi peut exister juridiquement sans exister concrètement ?

— Exactement. Une société peut conserver des codes admirablement rédigés et pourtant voir leur efficacité diminuer progressivement. Les textes demeurent ; la confiance, elle, commence à s'effriter.

— Cela signifie-t-il que la responsabilité incombe d'abord à l'État ?

— Naturellement. Les citoyens ont accepté de renoncer à une partie de leur liberté en échange d'une promesse : être protégés. Si l'État ne peut plus garantir la sécurité, rendre la justice dans des délais raisonnables ou faire appliquer ses propres décisions, il fragilise le contrat qui le fonde.

L'État peut-il tout porter ?

— Certains répondront que les ressources ne sont pas infinies.

— Je ne l'ignore pas. Gouverner consiste précisément à faire des choix. Mais lorsqu'une société ne parvient plus à assurer ses fonctions essentielles — rendre la justice, maintenir l'ordre, protéger les plus faibles — elle doit s'interroger sur ses priorités.

— Vous faites de l'État le principal responsable ?

— Principal, oui. Exclusif, non.

— Pourquoi ?

— Parce qu'une société ne tient jamais uniquement par ses institutions. Elle tient aussi par les habitudes de ceux qui y vivent.

La responsabilité des citoyens

— Voilà justement une question qui nous intéresse. Où commence la responsabilité individuelle ?

— Au moment où chacun se demande si la règle commune vaut encore pour lui.

— Vous pouvez préciser ?

— Imaginez qu'un automobiliste se dise : « Puisqu'il n'y a plus assez de contrôles, je peux bien dépasser les limitations. » Un commerçant pense : « Puisqu'on ne viendra jamais vérifier, pourquoi respecter cette obligation ? » Un citoyen conclut : « Puisque la justice est lente, je vais régler mon problème moi-même. »

— Ce sont de petites entorses.

— Toutes les grandes fissures commencent par de petites.

— Vous voulez dire que l'affaiblissement de l'État peut produire un affaiblissement moral ?

— Exactement. Le danger est qu'une société cesse progressivement de croire à la règle commune. Ce n'est plus seulement l'État qui abandonne les citoyens ; ce sont les citoyens qui abandonnent peu à peu l'idée même de la loi.

Quand chacun devient son propre juge

— Que se passe-t-il lorsque cette confiance disparaît ?

— Chacun commence à décider lui-même de ce qui est juste. Et lorsque chacun devient son propre juge, la justice commune recule.

— Pourtant certains diront qu'il est légitime de se défendre lorsque les institutions ne répondent plus.

— Il existe évidemment des situations d'urgence. Mais si chacun s'autorise durablement à remplacer les institutions par son jugement personnel, vous retournez progressivement à ce que j'appelais l'état de nature.

— La loi du plus fort ?

— Pas seulement. La loi du plus rapide, du plus influent, du plus riche, du plus violent ou du plus habile. Le droit cesse alors d'être commun.

Une démocratie peut-elle mourir de lenteur ?

— On imagine souvent qu'une démocratie disparaît sous les coups d'une révolution ou d'un coup d'État.

— Elle peut aussi s'user plus discrètement.

— Comment ?

— Lorsque les citoyens constatent que les règles existent sur le papier mais deviennent de moins en moins effectives, ils finissent par adapter leur comportement à cette nouvelle réalité.

— C'est-à-dire ?

— Ils cessent progressivement de croire que la règle sera appliquée. Et une loi à laquelle plus personne ne croit devient une loi fragile, même si elle est parfaitement écrite.

Conclusion : la loi est une confiance

— Finalement, qu'est-ce qu'une loi ?

— Une promesse tenue.

— C'est une définition surprenante.

— La loi promet à chacun qu'il sera protégé de l'arbitraire. Si cette promesse cesse d'être crédible, la société entre dans une zone dangereuse.

— Un dernier mot ?

— Oui. On croit souvent que la force fonde la loi. C'est inexact. La force permet à la loi d'exister, mais c'est la confiance qui lui permet de durer.

Peut-être est-ce là le véritable défi de nos démocraties. Elles ne manqueront jamais complètement de lois. La question est plus subtile : auront-elles encore les moyens — et la volonté — de les rendre crédibles ? Car une société ne bascule pas seulement lorsque les lois disparaissent. Elle commence parfois à vaciller lorsque les lois demeurent écrites, mais que chacun constate qu'elles ne sont plus véritablement appliquées.

*

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L'étau de la liberté de Franck Senninger

Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.

Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.

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L'auteur : Franck Senninger

Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe. Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie. Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil. Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.

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