Du pain et des jeux

Du pain et des jeux : conversation entre Juvénal et Guy Debord

Les Romains avaient leurs cirques. Nous avons nos écrans. Les premiers acclamaient les gladiateurs ; les seconds commentent les réseaux sociaux, les compétitions sportives ou les polémiques du jour. À près de deux mille ans de distance, une même question demeure : comment occuper le peuple lorsqu'il cesse de s'intéresser à la chose publique ?

Pour réfléchir à cette étrange continuité, imaginons une rencontre improbable entre deux observateurs de leur époque. Le premier est Juvénal, poète satirique romain du Ier et du IIe siècle après Jésus-Christ, resté célèbre pour avoir forgé l'expression panem et circenses — du pain et des jeux. Le second est Guy Debord, philosophe et écrivain français du XXe siècle, auteur de La Société du spectacle, ouvrage dans lequel il analyse une société où l'image, le divertissement et la consommation tendent à remplacer l'expérience directe du réel.

L'un observait la décadence civique de Rome. L'autre dénonçait la domination du spectacle dans les sociétés modernes. Tous deux avaient en commun une même inquiétude : que devient un peuple lorsqu'il renonce à participer à son propre destin ?

« Du pain et des jeux »

— Bonjour Juvénal. Votre expression Panem et circenses « du pain et des jeux » est devenue proverbiale. Que vouliez-vous dire exactement ?

— J'observais une chose assez simple. Le peuple romain avait autrefois conquis des droits politiques. Puis, peu à peu, il a renoncé à les exercer. En échange, il demandait surtout deux choses : être nourri et être diverti.

— Vous vouliez donc dénoncer une forme de passivité ?

— Exactement. Un citoyen devient spectateur lorsqu'il cesse de s'intéresser aux affaires de la cité.

— Guy Debord, lorsque vous entendez cela, vous avez l'air de sourire.

— Parce que je reconnais le phénomène. Juvénal parle des jeux du cirque ; moi, j'ai parlé du spectacle. Les formes changent, mais le mécanisme demeure.

Des gladiateurs aux écrans

— Juvénal, imaginiez-vous que votre formule traverserait vingt siècles ?

— Certainement pas. Je pensais aux courses de chars, aux combats de gladiateurs, aux distributions de blé. Je découvre aujourd'hui des stades gigantesques, des chaînes d'information diffusant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des compétitions retransmises à l'échelle de la planète.

— Cela vous surprend ?

— Ce qui me surprend n'est pas l'existence des divertissements. Une société a besoin de fêtes, de loisirs et de spectacles. Ce qui me frappe, c'est leur omniprésence.

— Vous voulez dire ?

— À Rome, les jeux occupaient quelques jours. Chez vous, le spectacle semble ne jamais s'arrêter.

« Vous vivez dans le spectacle permanent »

— Guy Debord, est-ce ce que vous appelez la société du spectacle ?

— Oui. Beaucoup pensent que le spectacle désigne simplement la télévision ou le divertissement. C'est une erreur.

— Alors qu'est-ce que le spectacle ?

— C'est une organisation sociale où la représentation prend progressivement la place de l'expérience vécue. Les individus regardent leur vie leur être présentée sous forme d'images.

— Les réseaux sociaux en seraient un exemple ?

— Ils en sont peut-être l'aboutissement. On ne photographie plus un événement parce qu'il est important ; il devient important parce qu'il est photographié.

— Voilà qui est sévère.

— Regardez autour de vous. Certains ne vivent plus leurs vacances, ils les documentent. Ils ne mangent plus un repas, ils le publient. Ils ne participent plus à une discussion, ils produisent du contenu.

La politique elle-même est devenue un spectacle

— Juvénal, la politique romaine était-elle déjà un spectacle ?

— Bien sûr. Les empereurs savaient qu'une foule fascinée est souvent une foule docile.

— Et aujourd'hui ?

— Aujourd'hui, j'ai parfois du mal à distinguer vos campagnes électorales de vos émissions de divertissement.

— Guy Debord ?

— La politique contemporaine est souvent mise en scène comme une compétition sportive. Les idées deviennent secondaires. L'essentiel est de produire de l'émotion, du conflit, du récit.

— Vous exagérez un peu.

— Regardez les débats télévisés. On compte les petites phrases comme autrefois on comptait les coups portés dans l'arène.

« Le spectacle ne nous détourne pas du réel : il devient le réel »

— Pourtant les citoyens continuent de voter.

— Oui, répond Debord, mais la question n'est pas seulement celle du vote. Elle est celle de l'attention.

— Que voulez-vous dire ?

— Une démocratie suppose des citoyens capables de réfléchir aux affaires communes. Or une économie entière travaille désormais à capter chaque minute disponible de leur attention.

— Les réseaux sociaux ?

— Les réseaux sociaux, les plateformes, les flux continus d'information, les notifications permanentes. Chacun lutte pour quelques secondes de disponibilité mentale.

— Vous semblez inquiet.

— Je le suis. Car lorsque tout devient spectacle, même les problèmes réels sont consommés comme des divertissements.

— C'est-à-dire ?

— Une guerre devient une séquence médiatique. Une crise politique devient une série. Une catastrophe devient une tendance.

Jusqu'où peut aller cette logique ?

— Juvénal, votre formule a donc pris une ampleur que vous n'auriez jamais imaginée.

— Je pensais avoir décrit une faiblesse du peuple romain. Je découvre aujourd'hui une industrie mondiale du divertissement.

— Guy Debord, quel est le risque si cette évolution se poursuit ?

— Le risque n'est pas que les gens regardent trop de spectacles. Le risque est qu'ils ne sachent plus distinguer le spectacle de la réalité.

— C'est-à-dire ?

— Une société libre repose sur des citoyens capables de faire l'expérience directe du monde. Or plus le spectacle s'étend, plus cette expérience est médiatisée. La guerre elle-même ne produit plus des morts mais du spectacle avec ses supporters pour chaque équipe.

— Vous imaginez quel avenir ?

— Un monde où chacun parlera sans cesse, mais où peu écouteront. Un monde saturé d'informations mais pauvre en attention. Un monde où les individus auront l'impression d'être connectés à tout, tout en devenant étrangers à leur propre existence.

— Une forme d'aliénation ?

— Exactement. Le citoyen risque de devenir consommateur de d'images et vivre à travers elles.

Conclusion : du pain, des jeux… et des écrans

— Un dernier mot, Juvénal ?

— Je croyais avoir décrit une décadence romaine. J'ai l'impression d'avoir rédigé le premier chapitre de votre modernité.

— Et vous, Guy Debord ?

— Le problème n'est pas qu'il existe des jeux. Le problème commence lorsque toute la vie sociale devient un jeu auquel plus personne ne participe réellement.

— Finalement, que reste-t-il de la formule « du pain et des jeux » ?

— Elle a simplement changé de forme. Le pain est devenu le pouvoir d'achat. Les jeux sont devenus les écrans. Et la question demeure : combien de temps une démocratie peut-elle prospérer lorsque ses citoyens préfèrent regarder plutôt qu'agir ?

Peut-être est-ce là la véritable interrogation de notre époque. Les Romains avaient leurs cirques. Nous avons nos plateformes. Les décors ont changé. La question, elle, est restée la même.

*

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L'étau de la liberté de Franck Senninger

Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.

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L'auteur : Franck Senninger

Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe. Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie. Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil. Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.

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