Une chambre représentative suffit-elle à faire une démocratie ?

 Rencontre imaginaire avec Alexis de Tocqueville

Nous associons spontanément la démocratie à une image simple : celle d'un peuple qui élit ses représentants. Pourtant, cette définition est-elle suffisante ? L'histoire nous montre que certains régimes ont organisé des élections tout en limitant les libertés publiques, tandis que d'autres disposent d'un Parlement sans véritable opposition. Une chambre représentative suffit-elle donc à faire une démocratie ? Ou bien celle-ci repose-t-elle sur des fondements plus profonds ? Pour tenter de répondre à cette question, rencontrons Alexis de Tocqueville, auteur de De la démocratie en Amérique et l'un des plus grands penseurs de la démocratie moderne.


« La démocratie est bien plus qu'un bulletin de vote »

— Bonjour Monsieur de Tocqueville. Pouvez-vous vous présenter ?

— Je suis magistrat, historien et philosophe politique. Au XIXᵉ siècle, j'ai parcouru les États-Unis afin d'étudier leur système politique. De ce voyage est né De la démocratie en Amérique, ouvrage dans lequel je tente de comprendre pourquoi la démocratie ne constitue pas seulement une forme de gouvernement, mais une manière nouvelle d'organiser la société.

— Vous êtes donc un défenseur de la démocratie ?

— Oui, mais je n'en suis pas un admirateur aveugle. Toute forme de pouvoir peut devenir dangereuse lorsqu'elle cesse d'être limitée. La démocratie ne fait pas exception.


Une assemblée élue suffit-elle ?

— Beaucoup pensent qu'un pays est démocratique dès lors qu'il possède un Parlement élu. Partagez-vous cette idée ?

— Une assemblée élue est indispensable. Mais elle ne suffit pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu'une démocratie ne se réduit pas à une procédure électorale. Voter est essentiel, mais encore faut-il que les citoyens puissent choisir librement, s'informer librement et critiquer librement ceux qu'ils ont élus.

— Quelles conditions faut-il alors réunir ?

— Une justice indépendante, une presse libre, des élections sincères, le pluralisme politique, la liberté d'association, le respect des minorités, ainsi que des collectivités locales suffisamment autonomes pour éviter qu'un pouvoir central ne concentre toutes les décisions.

— Vous décrivez finalement tout un écosystème.

— Exactement. Une démocratie est un équilibre. Retirez l'un de ces éléments et l'ensemble devient plus fragile.


La tyrannie de la majorité

— L'une de vos idées les plus célèbres est celle de la « tyrannie de la majorité ». Ce paradoxe surprend souvent.

— Il est pourtant simple. Nous craignons naturellement la tyrannie d'un roi ou d'un dictateur. Nous oublions que la majorité peut, elle aussi, devenir oppressive.

— Comment cela ?

— Si la majorité considère qu'elle a toujours raison parce qu'elle est majoritaire, elle risque de faire taire les voix dissidentes, non par la violence, mais par la pression sociale, médiatique ou politique.

— Une majorité démocratiquement élue peut donc restreindre les libertés ?

— C'est précisément le danger. La légitimité électorale ne dispense jamais du respect des libertés fondamentales.


Le citoyen ne vote pas seulement tous les cinq ans

— Beaucoup de citoyens pensent accomplir leur devoir démocratique en déposant un bulletin dans l'urne. Est-ce suffisant ?

— Ce n'est qu'un commencement.

— Que manque-t-il ?

— Une démocratie vit chaque jour. Elle repose sur les associations, les syndicats, les communes, les débats publics, les journaux, les universités, toutes ces institutions que j'appelais les « corps intermédiaires ». Elles empêchent que le citoyen se retrouve seul face à l'État.

— Vous insistez beaucoup sur la société civile.

— Parce qu'une démocratie où tout dépend du pouvoir politique finit par s'appauvrir. Une société libre est une société où les citoyens prennent eux-mêmes des initiatives sans attendre constamment l'intervention de l'État.


Être élu ne signifie pas avoir toujours raison

— Aujourd'hui, certains responsables politiques invoquent leur élection pour justifier chacune de leurs décisions. Que leur répondriez-vous ?

— Qu'une élection confère une légitimité, non une infaillibilité.

— Vous faites une distinction importante.

— Être élu donne le droit de gouverner. Cela ne donne pas le monopole de la vérité. Une démocratie suppose précisément que le pouvoir accepte la critique, le débat et parfois même la contradiction.

— Le désaccord est donc une richesse ?

— Il est même indispensable. Une société où tout le monde pense la même chose n'est pas nécessairement une société harmonieuse ; elle peut aussi être une société où plus personne n'ose penser autrement.


Une démocratie est-elle un régime ou une culture ?

— Finalement, qu'est-ce que la démocratie ?

Tocqueville prend un instant de réflexion.

— Elle est à la fois un régime politique et une culture.

— Que voulez-vous dire ?

— Les institutions sont indispensables. Mais elles ne suffisent pas si les citoyens renoncent à l'esprit démocratique. La démocratie suppose le respect de l'autre, l'acceptation du pluralisme, le goût du débat et la conviction que personne ne détient seul toute la vérité.

— En somme, la démocratie s'apprend ?

— Elle s'apprend, elle se pratique et surtout elle s'entretient. Elle n'est jamais définitivement acquise.


Une vigilance de tous les instants

— Un dernier mot, Monsieur de Tocqueville ?

— Nous commettons souvent une erreur. Nous croyons qu'une démocratie se résume à ses élections. En réalité, les élections n'en sont qu'une partie.

Une chambre représentative est indispensable. Mais elle n'est que la porte d'entrée de l'édifice démocratique. Ce qui fait vivre une démocratie, c'est tout ce qui protège la liberté entre deux élections : une justice indépendante, une presse libre, des réseaux sociaux libres, des contre-pouvoirs, des citoyens engagés et la possibilité, pour chacun, de critiquer le pouvoir sans craindre de perdre ses droits.

Peut-être est-ce là la véritable leçon de la démocratie. Elle ne se mesure pas seulement à la manière dont un peuple choisit ses gouvernants, mais aussi à la façon dont ces gouvernants acceptent d'être limités.

Car, en démocratie, la force d'un régime ne réside pas uniquement dans la voix de la majorité. Elle réside tout autant dans la protection de ceux qui, un jour, pourraient devenir minoritaires.

*

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L'étau de la liberté de Franck Senninger

Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.

Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.

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L'auteur : Franck Senninger

Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe. Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie. Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil. Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.

2 Replies to “Une chambre représentative suffit-elle à faire une démocratie ?

  1. À nouveau, excellente reflexion, salutaire et d’actualité. Quid d’une chambre qui de surcroit n’est pas représentative ?

  2. Je souscris excellente reflexion. Une assemblée non représentative nous mène a l échec de notre démocratie. Se remettre en question est plus que souhaitable.
    Merci Franck pour cet article
    Je commence la lecture l étau de la liberté

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