Je suis moi… mais le système le sait-il ?

Identité, reconnaissance et société numérique — Entretien imaginaire avec Martin Heidegger et Jacques Ellul

Je pensais que l’informatique était un outil destiné à nous simplifier la vie. Elle est devenue peu à peu le milieu dans lequel une partie de notre existence sociale doit se dérouler. Déclarer, payer, accéder à un service, effectuer un virement, prouver son identité : nous devons fournir des données, créer des comptes, recevoir des codes et être authentifiés. Mais une question plus profonde encore apparaît : que devient notre identité lorsque le fait d’être reconnu par un autre être humain ne suffit plus et qu’il faut également être reconnu par un système ? Pour y réfléchir, rencontrons Martin Heidegger et Jacques Ellul.


Quand l’outil devient notre milieu

— Bonjour Monsieur Heidegger. Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

— Je suis un philosophe allemand du XXᵉ siècle. Dans Être et Temps, je me suis interrogé sur l’existence humaine et notre rapport à l’être. Plus tard, notamment dans La Question de la technique, j’ai cherché à comprendre non seulement ce que l’homme fait avec ses outils, mais aussi ce que la technique transforme dans sa manière de voir et d’habiter le monde.

— Pourtant, lorsque je remplis ma déclaration fiscale sur Internet ou consulte mon compte bancaire, j’utilise simplement un outil.

— Alors posez-le.

— Pardon ?

— Un outil, vous pouvez décider de ne pas vous en servir. Pouvez-vous aujourd’hui renoncer à Internet, au téléphone mobile ou à l’adresse électronique tout en accomplissant normalement toutes vos démarches ?

— Ce serait de plus en plus difficile.

— Voilà. La question n’est donc plus seulement : « Que puis-je faire grâce à cet outil ? », mais : « Que puis-je encore faire sans lui ? »

— L’informatique aurait donc changé de nature ?

— Elle reste un ensemble d’outils, mais elle devient aussi progressivement le milieu à travers lequel vous devez agir socialement.


De l’homme à la donnée

— Est-ce ici qu’intervient votre notion d’« arraisonnement » ?

— Le terme allemand est Gestell. Il désigne une manière propre à la technique moderne de faire apparaître le réel comme quelque chose que l’on peut mesurer, calculer, classer, stocker et rendre disponible.

— Prenons mon cas. Qui suis-je pour un système informatique ?

— Dites-le-moi.

— Un nom, une date de naissance, une adresse, un numéro fiscal, un compte bancaire, différents identifiants…

— Êtes-vous tout cela ?

— Évidemment non.

— Pourtant, pour le dispositif qui doit vous reconnaître, vous apparaissez à travers ces informations.

— Les administrations ont toujours constitué des dossiers.

— Naturellement. Ne transformons pas le passé en paradis perdu. Mais le numérique modifie l’échelle, la vitesse, la circulation et le rapprochement des informations. Vous existez désormais socialement aussi sous la forme d’un double informationnel.

— Qui n’est pas moi.

— Non. Mais qui peut déterminer ce que vous êtes autorisé à faire.


Suis-je devenu une partie du système ?

— Pourtant, je reste extérieur au système puisque c’est moi qui l’utilise.

— En êtes-vous si certain ?

— Je ne suis tout de même pas devenu un ordinateur !

— Évidemment. Mais le système a besoin de votre participation sous une forme déterminée. Vous devez fournir votre identifiant, votre mot de passe, parfois votre téléphone, un code, une validation.

— Je ne suis donc plus seulement utilisateur ?

— Vous êtes également l’un des éléments nécessaires à l’accomplissement de la procédure.

— Je serais devenu une partie du système ?

— Fonctionnellement, en partie, oui. Le dispositif ne fonctionne plus simplement devant vous. Il fonctionne avec une représentation de vous.

— Voilà qui devient moins confortable.

— La philosophie commence souvent lorsque les évidences deviennent inconfortables.


L’antinomie du système incontournable

— Prenons alors l’exemple récent de l’administration fiscale. Selon les informations rendues publiques, une compromission de son système d’information, un hacking, a concerné 678 000 particuliers et professionnels. Où est le problème philosophique ?

— Pouviez-vous choisir de ne pas communiquer à l’administration les données nécessaires à vos obligations fiscales ?

— Non.

— Pouviez-vous choisir l’architecture informatique dans laquelle elles seraient conservées ?

— Non plus.

— Ses logiciels ? Ses protections ? Ses procédures de sécurité ?

— Pas davantage.

— Pourtant, si ces informations sont compromises, qui peut en subir les conséquences ?

— Le contribuable.

— Voilà l’antinomie : on vous impose de confier une partie de vos données à un système dont vous ne maîtrisez ni la conception ni la sécurité, alors même qu’aucun système humain ne peut garantir une invulnérabilité absolue.

— Mais le risque zéro n’existe pas.

— Justement. La question philosophique n’est donc pas d’exiger l’impossible. Elle est de demander : quelle responsabilité contracte celui qui impose une architecture à celui qui ne peut s’y soustraire ?

À cet instant, Jacques Ellul nous rejoint.

— Et plus cette architecture devient incontournable, ajoute-t-il, plus cette responsabilité devrait être élevée.


Jacques Ellul : quand la technique devient système

— Monsieur Ellul, pouvez-vous vous présenter ?

— Je suis juriste, historien et penseur français du XXᵉ siècle. J’ai consacré une grande partie de mon œuvre à la société technicienne. Dans La Technique ou l’enjeu du siècle puis Le Système technicien, j’ai essayé de montrer que les techniques ne restent pas isolées : elles s’enchaînent et finissent par constituer un environnement auquel la société elle-même s’adapte.

— Pourtant, personne n’a décidé un matin de numériser toute notre existence.

— C’est précisément ce qui est intéressant. Une démarche en ligne paraît plus pratique. Puis on réduit les guichets parce que les usagers l’utilisent. On ajoute un mot de passe pour sécuriser l’accès, puis une seconde authentification, puis une application.

— Chaque décision semble raisonnable.

— Absolument. Mais une succession de décisions rationnelles peut produire un système global que personne n’a véritablement choisi dans son ensemble. Nous avons construit le numérique pour simplifier nos démarches, accélérer les échanges, sécuriser les transactions et faciliter notre accès aux institutions. Ces bénéfices sont réels. Mais en quelques décennies, un déplacement plus profond s’est produit : ce qui était outil devient infrastructure ; ce qui était commodité devient une norme ; ce qui était relation humaine devient parfois procédure ; ce qui était identité devient authentification.

— Et ce système, tout le monde finit par devoir s’y adapter.

— Voilà.


De la relation humaine à la relation procédurale

— Le numérique nous rend pourtant plus autonomes. Je peux accomplir à minuit une démarche qui m’aurait autrefois obligé à attendre l’ouverture d’un guichet.

— C’est un avantage réel, répond Ellul. Mais qu’avez-vous supprimé ?

— Le guichetier.

— Vous avez surtout remplacé une médiation humaine visible par des médiations techniques invisibles : logiciels, serveurs, réseaux, bases de données, systèmes d’authentification.

— Pourquoi cette différence est-elle importante ?

— Parce qu’une personne peut vous écouter, comprendre une situation atypique, interpréter une exception. Un programme ne peut reconnaître que les possibilités qui ont été prévues pour lui.

Heidegger intervient :

— Et c’est ici que se produit un renversement remarquable : le système a été conçu pour représenter le réel, mais progressivement comme je vous le disais tout à l'heure, le réel doit se présenter sous une forme que le système puisse traiter.

— Je dois donc devenir lisible.

— Exactement.

— Et si je ne le suis pas ?

Ellul sourit.

— « Donnée invalide. Champ obligatoire. Erreur d’identification. »

— Quelques mots assez anodins.

— Qui peuvent cacher une transformation anthropologique considérable.


Être soi, être reconnu, être authentifié

— Nous arrivons alors à l’identité numérique.

— Et il faut immédiatement distinguer plusieurs choses, répond Heidegger.

— Lesquelles ?

— Premièrement : je suis moi. Deuxièmement : un autre être humain me reconnaît comme étant moi. Troisièmement : une institution atteste juridiquement mon identité. Et enfin : un système m’authentifie comme étant moi.

— Tout cela semble pourtant désigner la même personne.

— La personne est la même. Les opérations ne le sont pas.

— Quelle différence entre reconnaissance et authentification ?

— Reconnaître quelqu’un suppose une relation. Je vous vois, je vous connais, je me souviens de vous. Authentifier consiste à vérifier que certains éléments correspondent aux critères prévus par un dispositif.

— L’identité répond donc à « Qui suis-je ? »

— Oui.

— Et l’authentification ?

— À une question beaucoup plus restreinte : « Puis-je techniquement vérifier que vous êtes bien celui que vous prétendez être ? »


« Je sais que c’est vous, mais le système ne le sait pas »

— Imaginons alors une scène très simple. Je vais dans ma banque. Mon conseiller me connaît depuis vingt ans. Il connaît mon visage, ma voix, peut-être même ma famille. Je veux retirer une somme d’argent ou effectuer un virement.

— Jusque-là, rien de très philosophique.

— Mais le dispositif numérique refuse de m’authentifier.

Heidegger sourit.

— Cela le devient.

— Mon conseiller me regarde et me dit : « Je sais parfaitement que c’est vous, mais le système ne vous reconnaît pas. Je ne peux rien faire. »

— Voilà une scène remarquable.

— Pourtant je suis toujours moi.

— Bien entendu.

— Le guichetier le sait.

— Oui.

— Moi aussi.

— Espérons-le.

— Et malgré cela, je ne peux plus agir comme moi.

— Parce que votre identité vécue et la reconnaissance humaine ne suffisent plus à produire l’action attendue. Il faut une troisième validation : celle du dispositif.


Qui a raison : l’homme ou le système ?

— Alors qui a raison ? Mon banquier qui affirme : « Je sais que c’est vous », ou son ordinateur qui répond : « Authentification impossible » ?

— Ils ne répondent pas à la même question, explique Heidegger. Votre banquier répond : « Qui est l’homme qui se tient devant moi ? » Le système répond : « Les éléments techniques dont je dispose me permettent-ils de valider l’identité correspondant à cette opération ? »

— Les deux peuvent donc avoir raison.

— Exactement.

— Mais en pratique, c’est le système qui l’emporte.

Ellul intervient :

— Plus exactement, c’est l’organisation qui a décidé que la validation du système devait l’emporter.

— Cette précision est importante.

— Essentielle. Il serait trop facile d’accuser « la machine ». La machine n’a rien décidé. Nous avons décidé de donner à certaines procédures techniques une autorité supérieure à la reconnaissance humaine.

— Pour lutter contre la fraude.

— Et souvent pour de très bonnes raisons. Mais toute décision efficace produit également des conséquences qu’il faut penser.


Quand une impossibilité technique devient une impossibilité sociale

— Dans notre exemple, le système ne dit pourtant pas que je ne suis pas moi.

— Exactement, répond Heidegger. Il dit seulement : « Je ne peux pas établir que vous êtes vous selon la procédure prévue. »

— Philosophiquement, la différence est immense.

— Oui.

— Mais si je ne peux pas retirer mon argent, pratiquement elle devient assez mince.

Ellul sourit.

— Et c’est précisément là que la philosophie rencontre la sociologie. Une impossibilité technique peut devenir une impossibilité sociale.

— Je peux donc être parfaitement reconnu comme personne et néanmoins devenir incapable d’exercer certains droits ?

— Oui, si ces droits ne peuvent être exercés qu’à travers une procédure qui ne vous reconnaît pas.

— Alors le système ne se contente plus de représenter ma situation.

— Il contribue à déterminer vos possibilités d’action.


La confiance change-t-elle de nature ?

— Sommes-nous en train de passer d’une société de confiance à une société de contrôle ?

— La formule serait trop simple, répond Ellul.

— Comment le diriez-vous ?

— Nous passons peut-être d’une confiance largement incarnée à une confiance de plus en plus procédurale.

— Quelle différence ?

— La confiance incarnée disait : « Je vous connais, donc je vous fais confiance. » La confiance procédurale dit : « Votre identité a été vérifiée, l’opération est conforme, donc je peux l’autoriser. »

— La seconde est probablement plus sûre dans bien des situations.

— Sans aucun doute. Mais elle transforme la relation. On ne demande plus nécessairement aux hommes de se faire confiance ; on leur demande de faire confiance à la procédure qui les met en relation.

— Et si la procédure échoue ?

— Voilà pourquoi un système humain devrait toujours être capable de penser sa propre exception.


Je suis moi… mais qui peut encore en décider ?

— Une dernière question, Monsieur Heidegger. Qui sommes-nous finalement ?

— Vous espérez vraiment qu’après deux mille cinq cents ans de philosophie je vais vous répondre en trois phrases ?

— J’essaie.

— Vous êtes certainement davantage que tout ce qu’un système peut enregistrer de vous.

— Mais ce système détermine de plus en plus certaines de mes possibilités.

— Alors veillez à ne jamais confondre ce que le système sait de vous avec ce que vous êtes.

— Et s’il ne me reconnaît plus ?

— Vous ne cesserez pas pour autant d’être vous.

— Cela me rassure.

— Cela ne suffira peut-être malheureusement pas à effectuer votre virement.

Ellul sourit.

Nous avions construit les systèmes numériques pour qu’ils servent nos institutions. Peu à peu, nos institutions apprennent à fonctionner à travers eux. Le mouvement apporte rapidité, sécurité et efficacité. Il serait absurde de le nier. Mais il produit également une transformation plus profonde : pour pouvoir agir dans la société, nous devons de plus en plus souvent nous rendre techniquement reconnaissables.

Alors apparaît une étrange distinction. Je peux savoir qui je suis. Les autres peuvent me connaître. L’État peut attester mon identité. Et pourtant un dispositif peut ne pas parvenir à m’authentifier.

Que se passe-t-il alors ?

Peut-être est-ce là que doit commencer la vigilance philosophique. Non pour refuser le numérique, mais pour rappeler qu’un système d’identification n’a jamais pour fonction de définir l’homme : seulement de reconnaître suffisamment certains signes pour permettre une opération.

Car mon identité n’est pas mon identifiant. Elle n’est ni mon mot de passe, ni ma photographie, ni mon numéro fiscal, ni la somme des données accumulées sur moi.

Je suis toujours davantage que ce que le système peut savoir de moi.

Et le jour où un homme me regardera en disant : « Je sais parfaitement qui vous êtes », tandis que son écran répondra : « Identité non reconnue », il faudra peut-être se souvenir d’une distinction aussi ancienne que la philosophie : ce n’est pas parce qu’un système ne sait plus qui je suis que j’ai cessé d’être moi.

*

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L'étau de la liberté de Franck Senninger

Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.

Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.

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L'auteur : Franck Senninger

Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe. Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie. Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil. Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.

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