L’art de retourner sa veste
Changer de camp, est-ce toujours trahir ? — Entretien imaginaire avec Machiavel
À quelques mois de l’élection présidentielle, les convictions s’assouplissent, les alliances se recomposent et certaines déclarations anciennes deviennent soudain difficiles à retrouver. Nous disons alors qu’un responsable politique « retourne sa veste ». Mais tout changement est-il une trahison ? Ne faut-il jamais réviser ses opinions ? Pour distinguer la conversion sincère de l’opportunisme, rencontrons celui que l’on accuse souvent d’avoir enseigné aux gouvernants l’art de s’adapter : Nicolas Machiavel.
Un Florentin au milieu des princes
— Bonjour Nicolas Machiavel. Pouvez-vous vous présenter ?
— Je suis né à Florence en 1469. J’ai servi la République comme secrétaire et diplomate, négocié avec des princes et observé de près les alliances, les ambitions et les trahisons. Après le retour des Médicis, j’ai perdu mes fonctions et écrit Le Prince. La postérité a fait de moi le professeur du cynisme ; j’ai surtout voulu décrire la politique telle qu’elle agit, non telle qu’elle prétend agir.
— Savez-vous d’où vient l’expression « retourner sa veste » ?
— Vous autres Français disiez autrefois « tourner casaque ». La casaque était notamment un vêtement militaire. La tourner, c’était symboliquement changer de camp.
— Une légende raconte aussi que Charles-Emmanuel Ier de Savoie possédait un vêtement réversible. Il en montrait le côté français ou espagnol selon l’alliance du moment.
— Voilà une histoire admirable, même si elle est peut-être trop belle pour être entièrement vraie.
— Pourquoi admirable ?
— Parce qu’elle rend visible ce que la politique préfère dissimuler : le changement de fidélité. On ne reproche pas seulement à quelqu’un d’avoir changé. On lui reproche d’avoir changé pour se retrouver du côté du pouvoir.
Changer d’avis, est-ce se trahir ?
— Ne jamais changer d’opinion pourrait pourtant passer pour une preuve de constance.
— Ou d’entêtement.
— Quelle différence ?
— L’homme constant reste fidèle à ses principes. L’homme entêté reste fidèle à ses erreurs.
— Changer d’avis peut donc être honorable ?
— Naturellement. Si les faits contredisent votre jugement, le courage consiste parfois à le reconnaître. Celui qui refuse toute évolution pour paraître cohérent préfère son image à la vérité.
— Mais un responsable politique peut toujours invoquer les circonstances pour justifier ses volte-face.
— C’est pourquoi il faut lui demander non seulement : « Pourquoi avez-vous changé ? », mais aussi : « Qu’avez-vous conservé ? »
— Que devrait-il conserver ?
— Une certaine idée de la justice, de l’intérêt commun ou de la parole donnée. Une stratégie peut changer sans que la finalité change. Mais celui qui modifie à la fois ses alliances, ses convictions et ses promesses ne s’adapte plus : il se remplace lui-même.
La politique exige-t-elle de s’adapter ?
— On vous présente pourtant comme le philosophe qui autorise les princes à ne pas tenir leurs promesses.
— Je constate surtout qu’un gouvernant agit dans un monde instable. La fortuna change les circonstances et contrarie les projets. Celui qui se conduit toujours de la même manière finit par échouer lorsque le temps n’est plus le même.
— Vous recommandez donc de retourner sa veste ?
— Je recommande de savoir changer de conduite lorsque la réalité l’exige. Mais l’efficacité ne suffit pas à rendre une action honorable.
— Ce n’est pas très machiavélique.
— Vous avez transformé mon nom en adjectif, puis vous me reprochez de ne pas lui ressembler.
— Comment distinguer la prudence de l’opportunisme ?
— Regardez ce que sert le changement. Un projet ou une carrière ? Des faits nouveaux ou des sondages nouveaux ? Est-il expliqué publiquement ou dissimulé sous un nouveau récit ?
À l’approche de l’élection
— Pendant une campagne, les candidats recherchent des alliances et modifient parfois leur discours pour rassembler.
— La politique est l’art de réunir des personnes qui ne pensent pas exactement la même chose. Le compromis n’est donc pas une trahison.
— Jusqu’où peut-il aller ?
— Dans un compromis, chacun abandonne une partie de ses préférences. En retournant sa veste, on abandonne ses principes tout en prétendant n’avoir rien abandonné.
— Le changement sincère serait-il reconnaissable au fait qu’il est assumé ?
— C’est un premier indice. Celui qui reconnaît s’être trompé prend le risque de perdre une part de son autorité. Celui qui réécrit son passé cherche seulement à conserver son avantage.
— Comment reconnaître, finalement, celui qui retourne réellement sa veste ?
Machiavel sourit.
— Il ne vous explique pas pourquoi il a changé. Il vous assure qu’il n’a jamais changé.
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Article précédent : Une unanimité ne fait pas une vérité
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Pour poursuivre la réflexion
L'étau de la liberté de Franck Senninger
Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.
Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.
