Quand l’ordre condamne la violence qui l’a fondé — Entretien imaginaire avec Max Weber
Nos démocraties confient à l’État l’usage de la force et jugent cette violence légitime lorsqu’elle protège l’ordre public. Pourtant, certaines des républiques dont nous célébrons aujourd’hui la naissance ont été fondées par des insurrections sanglantes. Plus troublant encore : ce que nous appelons « maintien de l’ordre » chez nous devient volontiers « répression » lorsque les mêmes images viennent d’un pays adversaire. La violence change-t-elle donc de nature selon celui qui l’exerce ? Ou la légitimité n’est-elle que le nom que le pouvoir donne à sa propre force ?
« Je n’ai jamais dit que l’État avait toujours raison »
— Bonjour Max Weber. Pouvez-vous vous présenter ?
— Je suis un sociologue allemand, né en 1864. J’ai étudié le pouvoir, l’autorité, la bureaucratie et les raisons pour lesquelles les hommes acceptent d’obéir. On me connaît notamment pour avoir défini l’État par sa revendication du monopole de la violence physique légitime sur un territoire.
— Cela signifie-t-il que la violence de la police est légitime par définition ?
— Non. Cela signifie que l’État revendique le droit exclusif d’autoriser l’usage de la force. La police, l’armée ou l’administration pénitentiaire n’en sont que les instruments.
— Pourtant, lorsque la police intervient, le gouvernement invoque presque toujours la légitimité républicaine.
— Il invoque sa propre légitimité. Ce n’est pas encore la démontrer.
La loi rend-elle la violence légitime ?
— Une violence conforme à la loi n’est-elle pas légitime ?
— Si légalité et légitimité étaient identiques, aucune tyrannie respectant ses propres lois ne pourrait être qualifiée de tyrannie.
— Quelle est alors la différence ?
— La légalité décrit ce que les règles autorisent. La légitimité concerne les raisons pour lesquelles une population reconnaît au pouvoir le droit de commander.
— Mais une population peut accepter l’injustice.
— Évidemment. Mon travail explique pourquoi les hommes obéissent ; il ne prouve pas qu’ils ont moralement raison d’obéir.
— Une violence peut donc être légale, reconnue et néanmoins injuste ?
— Vous commencez à mesurer l’inconfort de la question.
La violence victorieuse devient-elle respectable ?
— La République française célèbre une révolution qui renversa l’ordre établi par la force. La révolution russe donna, elle aussi, naissance à un nouvel ordre politique. Pourquoi la violence révolutionnaire d’hier serait-elle glorieuse, tandis que celle d’aujourd’hui serait nécessairement criminelle ?
— Parce que la victoire transforme parfois une insurrection en événement fondateur. Les vainqueurs écrivent la loi nouvelle ; les vaincus restent ceux qui l’ont enfreinte.
— La victoire rend-elle donc la violence légitime ?
— Elle peut lui donner une légitimité historique. Elle ne la rend pas rétrospectivement juste.
— Nos régimes condamnent alors le geste qui les a fait naître ?
— Tout ordre politique entretient une relation embarrassée avec ses origines. Il célèbre la violence qui l’a fondé et condamne celle qui pourrait le renverser.
Maintien de l’ordre ici, répression ailleurs
— Lorsque la police intervient brutalement chez nous, nous parlons de débordements ou de maintien de l’ordre. Lorsque cela se produit chez un adversaire, nous dénonçons une dictature. Est-ce contradictoire ?
— Cela peut l’être. Nous jugeons souvent la violence moins d’après l’acte lui-même que d’après notre relation avec celui qui l’exerce.
— Faudrait-il appliquer partout les mêmes critères ?
— Sans cela, vous ne formulez pas un jugement : vous choisissez un camp.
— Quels critères retenir ?
— La nécessité, la proportion entre la menace et la réponse, la possibilité d’un contrôle indépendant, la responsabilité de ceux qui donnent les ordres et la liberté de contester leur version des faits.
— Mais qui contrôle ceux qui contrôlent ?
— Voilà la question politique fondamentale.
Qui peut prononcer le mot “légitime” ?
Le pouvoir affirme que sa violence évite le chaos. L’insurgé prétend que la sienne abat l’oppression. Chacun se présente comme le défenseur d’un ordre plus juste et chacun tend à s’absoudre lui-même.
L’État ne peut probablement pas renoncer entièrement à la force sans cesser d’être l’État. Mais la nécessité de cette force ne suffit pas à légitimer chacun de ses usages. Inversement, l’injustice d’un régime ne transforme pas automatiquement toute révolte en acte juste.
Une violence n’est pas légitime simplement parce qu’elle vient d’en haut. Elle ne le devient pas davantage parce qu’elle vient d’en bas.
La légitimité n’est peut-être pas une qualité que la force peut s’attribuer elle-même. Elle est une question adressée à celui qui frappe au nom de l’ordre, de la révolution ou du peuple.
Et lorsque seule la force est encore autorisée à répondre, ce n’est déjà plus une réponse : c’est un commandement.
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Article précédent : Ordo ab chao : faut-il le chaos pour abattre le Système ?
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Pour poursuivre la réflexion
La question de la violence politique, des révolutions et des pouvoirs qui cherchent à fonder un ordre nouveau traverse également mon roman historique L’Étau de la liberté. À travers le destin de Camillo Berneri, il confronte les convictions individuelles au fascisme, à la révolution russe et à la guerre d’Espagne.