Peut-on encore discuter avec celui que l’on a déjà condamné ? — Entretien imaginaire avec John Stuart Mill
« Fasciste », « antisémite », « islamophobe », « extrême droite »… Ces mots peuvent désigner des doctrines, des propos ou des comportements réels. Mais ils servent aussi parfois à enfermer une personne dans une identité dont elle doit ensuite se défendre. La discussion ne porte plus sur ses idées, mais sur ce qu’elle serait. À l’heure où les réseaux sociaux mondialisent les accusations et les exclusions, la liberté d’expression peut-elle subsister lorsque l’étiquette tient lieu d’argument ?
« Vous m’avez classé, mais vous ne m’avez pas répondu »
— Bonjour John Stuart Mill. Pouvez-vous vous présenter ?
— Je suis un philosophe britannique né en 1806. Dans mon essai De la liberté, j’ai défendu la liberté de pensée et mis en garde contre une menace qui ne vient pas seulement de l’État : la tyrannie de l’opinion dominante.
— Vous voulez parler de la censure ?
— Oui, mais pas uniquement de celle qui interdit un livre ou condamne un auteur. Une société peut laisser chacun parler en théorie, tout en rendant certaines paroles socialement impossibles.
— Par exemple en couvrant celui qui parle d’une étiquette infamante ?
— L’étiquette constitue un moyen très efficace de ne pas répondre. Vous m’avez classé, mais vous ne m’avez pas réfuté.
De l’idée à l’essence
— Ces mots ne sont pourtant pas toujours employés à tort.
— Bien sûr. Un propos peut être antisémite, une doctrine fasciste ou un mouvement politique situé à l’extrême droite. Mais une qualification exige une définition, des faits et une démonstration.
— Où commence alors l’essentialisation ?
— Lorsque vous ne dites plus : « Cette idée présente telle caractéristique », mais : « Vous êtes ceci. »
— La différence paraît mince.
— Elle est considérable. Dans le premier cas, vous examinez une proposition. Dans le second, vous prétendez révéler la nature de celui qui l’exprime.
— Et que se passe-t-il alors ?
— L’accusé ne peut plus défendre son idée. Il doit d’abord prouver qu’il n’est pas ce que l’on affirme qu’il est. La discussion s’est transformée en procès.
— Il peut tout de même répondre.
— Difficilement. S’il proteste, on lui reprochera de chercher à dissimuler sa véritable nature. S’il se tait, son silence pourra passer pour un aveu. L’étiquette devient irréfutable parce que toute réaction semble la confirmer.
La censure sans censeur
— Mais personne ne lui interdit matériellement de parler.
— C’est ce qui rend cette forme de censure si discrète. Aucun fonctionnaire ne ferme le journal, aucun policier ne frappe à la porte. La menace porte sur la réputation, l’emploi, les relations ou la place dans le groupe.
— La liberté d’expression demeure pourtant garantie par la loi.
— Elle demeure dans les textes. Mais si le prix à payer pour exercer une liberté devient trop élevé, beaucoup finissent par y renoncer.
— Il s’agirait donc d’une autocensure ?
— Oui, mais d’une autocensure produite par la pression collective. On apprend quelles questions ne doivent plus être posées, quels rapprochements sont dangereux et quels mots peuvent vous faire changer de camp aux yeux des autres.
— Ce phénomène est-il nouveau ?
— Non. La pression du groupe a toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est sa vitesse et son étendue. Les réseaux sociaux ont mondialisé le tribunal de l’opinion : une phrase isolée peut traverser les frontières avant que son auteur ait eu le temps de l’expliquer.
Faut-il renoncer à nommer ?
— À vous entendre, il ne faudrait plus employer les mots « fascisme », « antisémitisme » ou « islamophobie ».
— Ce serait une autre manière de renoncer à penser. Ces mots peuvent être nécessaires. Mais plus l’accusation est grave, plus elle exige de précision.
— Pourquoi ?
— Parce qu’un concept utilisé pour tout finit par ne plus rien désigner. Si toute autorité devient fasciste, si toute critique devient haineuse et si tout désaccord devient une violence, comment reconnaître le fascisme, la haine ou la violence lorsqu’ils apparaissent réellement ?
— La liberté d’expression autorise-t-elle donc tout ?
— Elle n’accorde à personne le droit de ne pas être contredit. Elle exige seulement que la contradiction porte sur ce qui a été dit, et non sur une identité supposée qui dispenserait d’écouter.
Le droit de rester un interlocuteur
L’étiquette n’est pas nécessairement fausse. Elle devient dangereuse lorsqu’elle précède l’examen, remplace la démonstration et retire à celui qu’elle vise sa qualité d’interlocuteur.
La liberté d’expression ne disparaît pas seulement lorsque le pouvoir interdit certains discours. Elle recule aussi lorsque la peur d’être nommé, classé et exclu conduit chacun à ne plus formuler que les opinions autorisées par son propre groupe.
Une société cesse peut-être d’être libre non lorsque personne ne peut parler, mais lorsque certains mots suffisent à rendre toute réponse inutile.
Car celui que nous avons définitivement défini n’est plus quelqu’un avec qui nous devons discuter.
Il est seulement quelqu’un dont nous avons décidé de ne plus rien entendre.
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Pour poursuivre la réflexion
Cette interrogation sur la liberté de parole, les convictions et le prix de l’engagement traverse également mon roman historique L’Étau de la liberté. À travers le destin de Camillo Berneri, philosophe anarchiste et opposant à Mussolini, le roman montre comment les régimes et les camps politiques peuvent réduire une pensée à une appartenance avant de chercher à faire taire celui qui la porte.
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Article précédent : qui décide qu'une violence est légitime ?
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