La rumeur : et si le problème était notre envie d’y croire ?

Entretien imaginaire avec Socrate et Hannah Arendt

La rumeur est probablement aussi vieille que la politique. Mais les médias mainstream  ou les réseaux sociaux lui ont donné une vitesse que l’agora d’Athènes n’aurait jamais pu imaginer. À l’approche d’une élection, une phrase attribuée à un candidat, une photographie sortie de son contexte, une confidence prétendument bien informée peuvent parcourir un pays avant même que la vérité ait eu le temps de mettre ses chaussures. Mais qu’est-ce exactement qu’une rumeur ? Est-elle nécessairement fausse ? Sommes-nous seulement victimes de ceux qui la fabriquent ou devenons-nous responsables lorsque nous choisissons de la croire et, surtout, de la transmettre ? Pour y réfléchir, allons interroger un homme qui avait la fâcheuse habitude de répondre aux questions par d’autres questions : Socrate. Hannah Arendt nous rejoindra un peu plus tard. Car en politique, la vérité pose quelques problèmes supplémentaires.

« Comment savez-vous que c’est vrai ? »

— Bonjour Socrate. Pouvez-vous vous présenter ?

— Voilà une curieuse demande. Vous souhaitez que je vous dise qui je suis afin que vous puissiez ensuite croire ce que je vais vous dire ?

— C’est généralement le principe d’une présentation…

— Et si je vous disais que je suis le plus sage des hommes ?

— Je serais impressionné.

— Vous auriez tort. Toute ma philosophie commence précisément par la reconnaissance de ce que je ne sais pas. J’interroge. Je questionne les évidences. Je demande à ceux qui affirment quelque chose : « Comment le savez-vous ? »

— Vous êtes donc l’homme idéal pour parler de la rumeur.

— Ou le plus agaçant.

— Nous entrons en période préélectorale. Les rumeurs commencent déjà à circuler. Une rumeur est-elle nécessairement fausse ?

— Certainement pas. Une rumeur peut être vraie.

— Alors où est le problème ?

— Dans le fait que vous la transmettez avant de savoir si elle l’est.

Les trois passoires de Socrate

— On vous attribue justement une histoire célèbre, celle des trois passoires.

— On me l’attribue ?

— Oui.

— Savez-vous si je l’ai réellement racontée ?

— À vrai dire… non.

— Voilà qui commence admirablement bien pour un article consacré à la rumeur !

— Touché. Précisons donc qu’il s’agit d’une histoire qui vous est traditionnellement attribué, mais qui ne figure pas dans les dialogues de Platon. Acceptez-vous malgré tout de nous la raconter ?

— Dans ces conditions, volontiers. Selon cette histoire, un homme vient me trouver et me dit : « Socrate, sais-tu ce que je viens d’apprendre sur ton ami ? » Je l’arrête et lui propose de faire passer son récit à travers trois passoires.

— La première ?

La vérité. « As-tu vérifié que ce que tu veux me raconter est vrai ? » L’homme reconnaît que non. Il l’a entendu dire.

— Comme parfois dans les médias mainstream ou les réseaux sociaux ?

— Oui. Je constate que vous avez considérablement perfectionné les moyens de transmettre les informations. Pour leur vérification, les progrès semblent plus modestes.

— Deuxième passoire ?

La bonté. Ce que cet homme veut me raconter est-il quelque chose de bon ? Non, répond-il.

— Et la troisième ?

L’utilité. Cette information me sera-t-elle utile ? Là encore, la réponse est négative.

— Votre conclusion ?

— Si ce que vous voulez me raconter n’est ni vérifié, ni bon, ni utile, pourquoi faudrait-il me le raconter ?

Une quatrième passoire pour notre époque

— Vos trois passoires suffiraient-elles aujourd’hui ?

— Je vous retournerais volontiers la question.

— J’en ajouterais peut-être une quatrième : pourquoi ai-je envie de croire cette information ?

— Vous commencez à devenir philosophe.

— Merci.

— Ce n’était pas nécessairement un compliment.

— Pourquoi cette quatrième question est-elle importante ?

— Parce que l’homme ne croit pas uniquement ce qui lui paraît vrai. Il croit volontiers ce qu’il souhaite être vrai. Si une rumeur confirme ce que vous pensiez déjà d’un candidat que vous détestez, combien de temps consacrerez-vous à la vérifier ?

— Probablement moins que si elle concernait le candidat que je soutiens.

— Voilà. Vous venez de découvrir que la rumeur a besoin de deux personnes : celui qui la raconte et celui qui désire l’entendre.

Et si la rumeur était vraie ?

— Mais votre système pose un problème. Imaginons qu’un journaliste découvre un fait grave concernant un responsable politique. L’information est vraie, mais elle n’est évidemment pas « bonne » pour celui qu’elle concerne. Doit-il se taire ?

— Vous touchez à la limite de mes trois passoires.

— Il faudrait donc distinguer la médisance de l’information d’intérêt public ?

— Absolument. Une vérité désagréable peut devoir être dite. Si un responsable public détourne de l’argent, abuse de son pouvoir ou ment sur un sujet essentiel à l’exercice de ses fonctions, le silence ne serait plus une vertu.

— Tout ce qui est vrai n’est donc pas nécessairement bon à dire, mais certaines vérités doivent être dites ?

— Vous apprenez vite.

— Comment déterminer lesquelles ?

— Sur ce point, je vais demander l’aide d’une philosophe qui naîtra quelque vingt-quatre siècles après moi.

Hannah Arendt : quand les faits rencontrent la politique

— Bonjour Hannah Arendt. Pouvez-vous vous présenter ?

— Je suis philosophe et théoricienne politique. J’ai beaucoup travaillé sur le totalitarisme, la liberté, la responsabilité et les rapports difficiles qu’entretiennent vérité et politique.

— Pourquoi « difficiles » ?

— Parce que la politique est le domaine du débat et de l’opinion. Nous pouvons légitimement être en désaccord sur les impôts, l’immigration, l’éducation, la guerre ou la protection sociale. Mais pour débattre, nous devons au moins disposer d’un monde commun.

— C’est-à-dire ?

— Nous pouvons discuter de ce qu’il aurait fallu faire après un événement. Nous ne devrions pas pouvoir modifier indéfiniment le fait que cet événement a eu lieu.

— Vous distinguez donc les faits des opinions ?

— C’est essentiel. Vous avez droit à votre opinion. Vous n’avez pas droit à vos propres faits.

Quand mille répétitions fabriquent une vérité

— Les médias ont-ils changé la nature de la rumeur ?

— Peut-être moins sa nature que sa puissance. Une affirmation peut désormais être reproduite des milliers de fois en quelques heures.

— Et nous finissons par la croire.

— Parce que nous confondons souvent répétition et confirmation.

— Pourtant, si dix mille personnes disent la même chose…

— Dix mille personnes répétant une information provenant d’une seule source ne constituent pas dix mille sources.

— C’est presque évident lorsqu’on le dit ainsi.

— Beaucoup de choses deviennent évidentes après qu’on a pris le temps de les penser.

L’intelligence artificielle brouille-t-elle encore les cartes ?

— Il existe désormais un problème que vous n’avez pas connu : l’intelligence artificielle permet de produire des textes, des voix, des photographies et des vidéos extrêmement convaincants.

— Alors votre responsabilité augmente.

— Pourquoi ?

— Parce que voir ne suffira bientôt plus nécessairement à croire. Vous avez longtemps utilisé l’image comme preuve. Il vous faudra désormais rechercher la provenance de cette image, son contexte et son authenticité.

Socrate intervient :

— Vous voyez que ma première question n’a pas beaucoup vieilli.

— Laquelle ?

Comment le savez-vous ?

La rumeur est aussi notre responsabilité

— Finalement, sommes-nous victimes des rumeurs ou responsables de leur propagation ?

Socrate répond le premier :

— Les deux. Vous ne pouvez pas empêcher quelqu’un de vous raconter quelque chose. Vous pouvez en revanche décider de ne pas le répéter.

Arendt poursuit :

— Et cette responsabilité devient politique lorsque la rumeur contribue à détruire l’espace commun dans lequel les citoyens doivent pouvoir débattre.

— Que faudrait-il donc faire avant de partager une information ?

Socrate sourit.

— Vous pourriez commencer par cette vieille habitude qui m’a valu quelques ennuis à Athènes : poser des questions.

— Lesquelles ?

Est-ce vrai ? Comment le sais-je ? Quelle est la source ? Cette information est-elle complète ? Est-elle utile à la compréhension du débat ? Pourquoi me la raconte-t-on ?

— Et notre quatrième passoire ?

— Surtout celle-là : pourquoi ai-je tellement envie d’y croire ?

Le doute comme vertu démocratique

La rumeur ne prospère finalement pas seulement parce que certains la fabriquent. Elle prospère parce que d’autres la transmettent et que beaucoup désirent la croire. En période électorale, le phénomène devient particulièrement dangereux : nous exigeons spontanément des preuves lorsqu’une accusation concerne celui que nous soutenons, mais nous nous contentons parfois d’un « il paraît que… » lorsqu’elle frappe son adversaire.

Une démocratie a besoin d’opinions contradictoires. Elle vit même de leur confrontation. Mais encore faut-il que ces opinions puissent s’affronter sur un socle minimal de faits communs.

À l’approche des élections, nous nous inquiéterons probablement beaucoup de ceux qui fabriquent les rumeurs. Nous aurons raison. Peut-être devrions-nous nous inquiéter tout autant de celui qui, parfois, leur donne des jambes : nous-mêmes.

*

Article précédent : Est-il  facile d’être généreux avec l’argent des autres ?

L'étau de la liberté de Franck Senninger

Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, tandis que le fascisme s’impose, un homme, Camillo Berneri, philosophe, militant, opposé de la première heure à Mussolini, chef de file de l’anarchisme européen, pense, écrit, débat, s’engage. Il fréquente les grandes figures intellectuelles de son époque, mais connaît aussi la solitude, les désillusions.

Ce roman historique et biographique retrace les débuts de la mafia, celui du fascisme italien, de la révolution russe, ceux de la Guerre d’Espagne et de la montée du franquisme espagnol. Il est aussi un livre où l’amitié est l’arme la plus subtile et la plus ignoble de l’espionnage, où la trahison côtoie les convictions, où servir la liberté finit par asservir celui qui en est épris.

Acheter

Vous aimerez aussi Je m'appelle Aspasie

Bande annonce

Acheter

Abonnez-vous à la Newsletter…

L'auteur : Franck Senninger

Franck Senninger est écrivain et médecin. Il écrit plus particulièrement des romans (Prix Littré, Prix du Rotary international, sélection au Prix Tangente de lycéens 2022), des nouvelles (Prix Cesare Pavese, Prix Città di Cattolica), des ouvrages de psychologie et de vulgarisation médicale. Ses livres sont actuellement traduits en italien, espagnol, portugais, polonais et en arabe. Il est membre de l'Académie Littré et ancien président du jury français du Prix Cesare Pavese (Italie). Il est aussi journaliste pour La Voce, le magazine des Italiens en France et cofondateur de l'Alliance italienne universelle, une association qui réunit les fils de l'Italie. Il donne régulièrement des conférences à l'Université Inter-Âge de Créteil, à l'Université inter-âge de Noisy-le Grand et à l'Université Paris-Est Créteil. Petit-fils de philosophe, trois générations de médecins l'ont précédé ce qui explique sans doute son attrait partagé pour la plume et le stéthoscope.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.